La défaite historique de Viktor Orban en Hongrie : la fin d'une ère illibérale
Défaite historique d'Orban : la fin d'une ère illibérale en Hongrie

La chute d'un pilier de la démocratie illibérale

Viktor Orban, qui dirigeait la Hongrie depuis seize ans et avait érigé ce pays d'Europe centrale en vitrine internationale de la « démocratie illibérale » – selon sa propre formule, brandie avec fierté –, vient d'essuyer une défaite cinglante dans les urnes. Le principal parti d'opposition, Tisza, devrait décrocher plus des deux tiers des sièges à l'Assemblée nationale. Le succès de Péter Magyar est si net que Viktor Orban a reconnu sa défaite quelques heures seulement après la fermeture des bureaux de vote, en félicitant son successeur.

Un système verrouillé qui finit par céder

Cette victoire n'en est que plus saisissante qu'Orban s'était montré, au fil des années, redoutablement efficace pour mettre la vie publique hongroise sous coupe réglée. Il avait tissé un vaste réseau de vassaux dont la fortune dépendait de son bon vouloir. Il s'était imposé comme le porte-voix des valeurs conservatrices auxquelles adhère une large part de l'électorat. Et il avait surtout excellé à se mettre en scène comme le seul homme capable de protéger la Hongrie contre ses ennemis.

Des ennemis changeant au gré des besoins du moment. Ce furent tour à tour George Soros – né en Hongrie et ancien financeur des études d'Orban à Oxford –, l'Union européenne, qui ne s'est mise à dénoncer ses abus de pouvoir pourtant flagrants qu'après les avoir tolérés bien trop longtemps, puis l'Ukraine, accusée, dans les versions les plus délirantes de la dernière campagne, de nourrir des visées d'invasion sur la Hongrie. Une seule chose, en revanche, ne variait jamais : l'insistance d'Orban à présenter la menace comme existentielle et à se poser en unique rempart de la nation hongroise.

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Le bilan économique désastreux d'un pouvoir trop long

Mais après de longues années au pouvoir, les dirigeants finissent généralement par être jugés moins sur leur rhétorique que sur leur bilan. Et celui d'Orban paraissait de plus en plus désastreux.

Jadis l'un des pays les plus prospères d'Europe centrale, la Hongrie est aujourd'hui le plus pauvre de l'Union européenne ; ces dernières années, le niveau de vie du Hongrois moyen est même tombé en dessous de celui de pays historiquement bien plus démunis, comme la Roumanie ou la Bulgarie. La corruption y est si profondément enracinée qu'elle a commencé à peser sur la vie quotidienne des citoyens ordinaires ; l'impunité manifeste dont bénéficiaient les alliés d'Orban, y compris lorsqu'ils violaient gravement la loi, a largement contribué à éloigner de lui, en quelques mois, nombre de ses anciens soutiens.

Et sur la scène internationale, un pays qui avait subi pendant un demi-siècle la domination brutale de l'Union soviétique – notamment en 1956, lorsqu'un gouvernement réformateur fut écrasé par les chars du Kremlin – s'est retrouvé davantage aligné sur Moscou que sur Bruxelles, une évolution que beaucoup de Hongrois ont fini par regarder avec amertume.

L'ascension fulgurante de Péter Magyar

L'homme qui a su tirer parti de ces défaillances avait lui-même été, pendant l'essentiel de sa vie d'adulte, un homme du sérail « orbanien ». Péter Magyar a gravi les échelons du pouvoir – à la tête d'un programme public de prêts étudiants puis au conseil d'administration d'entreprises d'État – grâce à ses liens étroits avec le gouvernement. Il n'a rompu avec Viktor Orban qu'en 2024.

Lorsqu'une grâce présidentielle accordée à un complice dans une affaire d'abus sexuels sur mineurs a provoqué un tollé national, Péter Magyar a pris ses distances avec ses alliés politiques en accordant à une chaîne YouTube indépendante un entretien devenu viral.

Quelques semaines plus tard, il organisait des rassemblements de masse ; quelques mois après, le nouveau parti qu'il venait de créer recueillait 30 % des voix aux élections européennes. Depuis, Péter Magyar s'est positionné au centre droit, en arrimant sa jeune formation à des partis démocrates-chrétiens comme la CDU de Friedrich Merz.

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Les conséquences d'une alternance historique

La victoire de l'opposition offre aux Hongrois une occasion cruciale de redresser une démocratie mal en point et de remettre leur pays sur la voie de la croissance. Elle permettra aussi à l'Union européenne de parler bien plus aisément d'une seule voix, notamment sur la guerre en Ukraine. Et elle inflige un camouflet humiliant aux nombreux conservateurs américains qui, ces dernières années, ont fait de la Hongrie l'écran de projection de leurs fantasmes politiques.

Il est, à cet égard, révélateur que JD Vance ait jugé si important de consolider les chances de réélection d'Orbán qu'il a effectué une escale remarquée à Budapest en pleine négociation avec l'Iran.

Le laboratoire du recul démocratique

Si la Hongrie revêt une telle importance, que d'aucuns jugeront disproportionnée, c'est qu'elle a longtemps fait figure de cas d'école dans l'étude de la solidité des institutions démocratiques. Jadis, les politologues avaient tendance à penser que des pays aussi prospères, et dotés d'une tradition démocratique aussi ancienne que la Hongrie, n'étaient pas susceptibles de basculer dans la dictature.

La capacité d'Orbán à saper des institutions clés de la démocratie, comme la liberté de la presse, semblait donc montrer que même des pays situés au cœur du monde démocratique pouvaient être vulnérables à un grave « recul démocratique ».

La résilience démocratique à l'épreuve

D'où le caractère remarquable de la défaite d'Orbán par les urnes – et du fait qu'il l'ait reconnue, au lieu de chercher à fausser le scrutin. Le résultat de dimanche devrait donc nous rendre un peu plus confiants dans les capacités de résilience démocratique d'autres pays où des démagogues s'emploient chaque jour à contourner les limites constitutionnelles de leur pouvoir, y compris les États-Unis.

Les enjeux politiques ont pris une telle ampleur que, de la Hongrie aux États-Unis, chaque grand scrutin est désormais volontiers présenté comme « l'élection la plus importante de notre vie ». Mais le succès de l'opposition, qui n'a réussi à évincer Orban qu'à sa quatrième tentative, rappelle aussi que la conquête du pouvoir par les démagogues – et les efforts qu'ils déploient ensuite pour le verrouiller – s'inscrit dans le temps long.

Il est rare qu'une seule élection leur suffise pour concentrer tous les leviers de pouvoir entre leurs mains. Malgré tous ses efforts pour bétonner son emprise, Orbán n'y est manifestement pas parvenu en seize ans.

Le dilemme post-populiste

À l'inverse, une seule défaite suffit rarement à écarter durablement le danger que représentent de tels mouvements. Aux États-Unis, un démagogue que beaucoup croyaient politiquement fini après sa première défaite électorale est parvenu à revenir au pouvoir. Au Brésil, un autre, que l'on disait écarté pour de bon – et même emprisonné – après une défaite, pourrait bientôt aider son fils à accéder à la présidence. Le combat pour la démocratie est un marathon, pas un sprint.

Les défis qui attendent le nouveau pouvoir

Pour des raisons analogues, il serait prématuré de conclure que la menace sur la démocratie hongroise est désormais écartée. Magyar a remporté une victoire écrasante, et sa majorité des deux tiers lui donnera les coudées franches. Mais la coalition qu'il a agrégée est si hétérogène qu'elle peinera à s'accorder sur l'art de gouverner. Et lui-même reste, à bien des égards, idéologiquement indéchiffrable.

Même s'il est sincère lorsqu'il promet de gouverner dans le respect de l'État de droit, Péter Magyar se heurtera à ce que j'en suis venu à désigner comme le « dilemme post-populiste ». Viktor Orban a placé tant de fidèles à tant de postes que, même réduit à une poignée de députés, son camp gardera mille moyens de saboter l'action du gouvernement.

Péter Magyar n'a donc devant lui que deux mauvaises options. Soit il respecte scrupuleusement les règles existantes, mais il laisse alors en place, à des postes clés de l'administration et des médias publics, des obligés corrompus de Viktor Orban, et se condamne à gouverner entravé ; soit il écarte tous ceux dont la loyauté va plus à Orban qu'à la Constitution, mais il banalise alors l'idée qu'à chaque alternance, le nouveau Premier ministre peut purger l'appareil d'État des nominations de son prédécesseur.

L'ironie du système électoral

Reste une ironie délicieuse dans le caractère déséquilibré de la victoire de Péter Magyar. En seize ans de pouvoir, Viktor Orban a plusieurs fois retouché le système électoral pour le biaiser au profit de son parti. L'opposition étant divisée, et lui comptant toujours arriver en tête, il avait mis en place un mode de scrutin qui surreprésente massivement le vainqueur en voix.

Maintenant que les électeurs hongrois se sont enfin retournés contre lui, il est pris à son propre piège. Avec environ 40 % des suffrages, son parti détiendra moins d'un tiers des sièges au Parlement.

La leçon pour les démocraties contemporaines

Les démagogues cherchent toujours à tordre les institutions à leur profit. Mais, comme le montre la déroute d'Orban, l'exercice est plus incertain qu'il n'y paraît. Les calculs électoraux du lendemain démentent souvent ceux de la veille. Et la fréquence avec laquelle les manipulations du système finissent par se retourner contre leurs auteurs est l'un des petits signes que les institutions démocratiques ont peut-être mieux résisté qu'on ne l'imaginait il y a encore quelques années.

Le piège des démocraties sales

Plus d'une décennie après l'ouverture d'une séquence politique largement dominée par la menace que les démagogues font peser sur les institutions démocratiques, il est temps de reconnaître que les grilles de lecture les plus simplistes dissimulent plus qu'elles n'éclairent. La plupart des pays ne sont ni des démocraties parfaites ni des dictatures pures et simples ; ils se situent quelque part sur le continuum incertain qui relie les unes aux autres.

C'est pourquoi, dans la plupart des cas, le péril le plus probable n'est pas une bascule imminente dans la dictature ouverte. Il tient plutôt au fait que les gouvernants faussent gravement les règles du jeu sans parvenir, pour autant, à éliminer l'opposition.

Une vision nuancée de l'avenir démocratique

Il y a là une leçon importante pour tous ceux qui s'inquiètent de l'état des institutions démocratiques dans leur propre pays. Le vrai danger, aujourd'hui, pour les États-Unis, n'est pas de ressembler bientôt aux dictatures les plus brutales de la planète. C'est de se muer en « démocratie sale », où les détenteurs du pouvoir parviennent à récrire les règles à leur avantage sans rendre pour autant les élections totalement vides de sens.

Qu'il s'agisse de la Hongrie ou des États-Unis, le fait de regarder la situation en face oblige à adopter une vision plus nuancée de la manière dont les démocraties naissent et meurent. Le destin des vieilles démocraties ne se joue sans doute ni dans le triomphe total ni dans la défaite totale des forces de la liberté ; il se décide à travers des choix accumulés pendant des décennies, non en quelques jours.

Mais cette compréhension plus fine des complexités propres à notre époque ne doit pas nous empêcher de nous réjouir lorsqu'une bonne nouvelle survient enfin. Et tous ceux qui tiennent à des principes fondamentaux comme l'État de droit devraient saluer la défaite d'Orban comme un grand pas dans la bonne direction. Le scrutin de dimanche a été un bon jour pour la Hongrie – et un bon jour pour la démocratie.