Bhoutan : l'atterrissage périlleux vers un royaume du bonheur national brut
Pour les phobiques de l'avion, l'approche de l'aéroport de Paro au Bhoutan constitue une véritable épreuve de courage. Jusqu'aux derniers instants, les montagnes imposantes semblent défier toute tentative d'atterrissage. L'appareil effectue des virages serrés pour contourner les sommets, tandis que les forêts denses défilent à hauteur des hublots. Ce n'est qu'au dernier moment que la vallée de Paro se révèle enfin, avec sa piste courte et encaissée entre rizières et rivière. Ici, aucune marge d'erreur n'est permise, rien n'a été conçu pour faciliter l'arrivée.
Un accueil monastique et une capitale discrète
Sur le tarmac, à 2.200 mètres d'altitude, le soulagement est palpable. L'air limpide, sec et frais accueille les voyageurs. L'aéroport, décoré comme un pavillon monastique avec ses fresques murales et charpentes colorées, donne immédiatement le ton d'un voyage hors du temps. Les formalités s'accomplissent dans un calme absolu, avec une politesse qui deviendra rapidement familière. Absence de publicités tapageuses, pas d'écrans criards : le monde extérieur est déjà loin.
Depuis Paro, le cours d'eau enjambé de ponts suspendus guide vers Thimphu, capitale à taille humaine aux allures de station de montagne. Avec seulement 115.000 habitants, la ville se distingue par l'absence de gratte-ciels, de fils électriques disgracieux et même de feux tricolores. Au carrefour principal, un policier aux gestes chorégraphiés règle la circulation avec une précision d'horloger. Tous les bâtiments respectent strictement les codes architecturaux nationaux : fenêtres décorées de motifs floraux, façades blanches, cinq étages maximum et toits verts, sauf ceux des bâtiments officiels peints en rouge.
La coexistence des traditions et de la modernité
La ville au développement récent semble jouer à être ancienne, mais la place de l'horloge est remplie de jeunes penchés sur leurs smartphones. Dans les rues où apparaissent progressivement des voitures électriques chinoises, d'autres silhouettes se distinguent : celles portant le gho, la tunique traditionnelle à carreaux bruns arrêtée aux genoux avec hautes chaussettes noires. Cette tenue est portée par les étudiants, fonctionnaires, chauffeurs et employés du secteur touristique, témoignant d'une identité culturelle préservée.
Aucun slogan ni banderole ne proclame le bonheur national brut, pourtant ce concept formulé dans les années 1970 structure toute la société bhoutanaise. Alternative au produit intérieur brut, il considère que la croissance économique ne suffit pas à faire société et oriente le pays vers quatre piliers : bonne gouvernance, développement durable, conservation de la culture et protection de la nature.
Des principes concrets et mesurables
Sur le terrain, ces principes se traduisent par des choix politiques concrets :
- Encadrement strict de l'urbanisme
- Interdiction des sacs plastiques
- Contrôle rigoureux des entrées touristiques
Cette dernière mesure oblige les candidats au visa à passer par des tour-opérateurs agréés comme Shanti Travel, spécialiste français des voyages en Asie. Les Bhoutanais parlent du BNB sans emphase, certains en sourient conscients de la curiosité qu'il suscite, d'autres en soulignent les contradictions et frustrations. La nature, elle, s'en porte remarquablement bien : couvert à 70% de forêt, le Bhoutan est le premier pays au monde à afficher une empreinte carbone négative.
La spiritualité intégrée au quotidien
Partout sur les façades, dragons et symboles bouddhiques sont peints en guise de protection. Personne ne s'arrête pour admirer ces véritables œuvres d'art qui font simplement partie du paysage. La foi, au Bhoutan, n'est ni spectaculaire ni revendiquée mais intégrée au fonctionnement général, au même titre que l'administration ou l'école.
Au centre de Thimphu, le National Memorial Chorten érigé par la mère du troisième roi Wangchuk accueille un flux continu de fidèles. On tourne autour de ce stupa en ronde silencieuse, allume une lampe à beurre, murmure quelques mantras avant de retourner à ses affaires. Cette superposition ancienne du spirituel et du temporel continue d'organiser la société bhoutanaise contemporaine.
L'histoire d'un isolement volontaire
La montagne a longtemps segmenté et cloisonné le territoire, empêchant l'unité et l'autorité centrale. Avant d'être un royaume, le Bhoutan fut une mosaïque de vallées isolées, de monastères puissants et de seigneuries rivales. L'unification s'opère au XVIIe siècle sous l'impulsion de Zhabdrung Ngawang Namgyal, moine tibétain en rupture qui impose la double autorité politique et religieuse.
Il dote le pays d'un réseau de seize forteresses-monastères verrouillant les vallées. Ces dzongs sont à la fois lieux de prière, centres administratifs, dépôts de vivres et casernes si nécessaire. Le Bouddhisme tantrique vajrayana, introduit au VIIIe siècle, offre ce que la montagne refuse : des règles partagées et une vision du monde cohérente qui devient la grammaire commune du pays.
Une modernisation prudente et mesurée
Au XIXe siècle, face à l'avancée des puissances coloniales en Asie du Sud, le Bhoutan observe du haut de ses montagnes et se referme. Les Britanniques établissent des traités mais ne colonisent pas le royaume himalayen. Cet isolement volontaire n'est ni total ni figé mais constamment réévalué.
Après l'indépendance de l'Inde en 1947, le Bhoutan choisit ce grand voisin comme partenaire unique. Chaque ouverture se fait à pas compté :
- Première route en 1962
- Aéroport international en 1983
- Télévision et Internet seulement en 1999
En 1907, le pays se dote d'une monarchie héréditaire avec la dynastie Wangchuck. Mais au début du XXIe siècle, un tournant majeur s'opère : le quatrième roi Jigme Singye Wangchuck considère que le pouvoir sans partage d'un monarque non élu n'est pas dans l'intérêt du pays. Le Bhoutan devient une monarchie parlementaire en 2008, organisant ses premières élections démocratiques.
Les dzongs, forteresses du quotidien
Au Bhoutan, les déplacements exigent patience et attention. La route est étroite, parfois suspendue au vide, toujours sinueuse avec une vitesse limitée à 50 km/h. C'est à ce rythme que l'on découvre comment les forteresses-monastères ponctuent le territoire.
Après le col de Dochula à 3.100 mètres, la descente vertigineuse vers Punakha révèle le dzong éclatant de blancheur, semblant flotter sur les eaux à la confluence de deux rivières. Plus à l'est, Trongsa constitue le véritable verrou géographique du pays : historiquement, qui tenait Trongsa tenait le Bhoutan, et la dynastie Wangchuck en est issue.
Architecture et spiritualité imbriquées
De loin, un dzong ressemble à un vaisseau échoué avec ses murs épais légèrement inclinés, toits rouges surélevés et hautes fenêtres en bois festonnées. La plupart possèdent deux cours principales (une profane, l'autre sacrée) et une tour centrale, le tout délimité par les logements des religieux.
À l'intérieur, l'austérité extérieure disparaît au profit d'une densité spirituelle. L'air est baigné d'encens, les portes basses obligent à se courber, les circulations complexes aboutissent à des temples saturés de couleurs. Peintures murales, mandalas, divinités aux visages courroucés : aucune surface n'est laissée vierge, tout le décor est pédagogique.
Un bonheur national brut aux réalités complexes
Un dzong n'est jamais vide. Les moines y vivent, prient, étudient, mais sans se couper de l'extérieur. On les voit passer d'une cour à l'autre, tunique rouge relevée, parfois téléphone en main. Ils sortent accomplir des rituels chez les habitants, bénir les maisons, accompagner les deuils.
Dans les temples, les journées sont rythmées par les prières chantées au son des trompes et tambours. L'atmosphère est concentrée mais pas compassée, la ferveur n'excluant pas la décontraction. Les visiteurs sont les bienvenus dans les temples secondaires, à condition de se déchausser et garder l'appareil photo éteint.
Le bonheur national brut n'est pas né dans les dzongs mais leur ressemble. Pour le mesurer, le Centre d'études bhoutanaises s'intéresse à des notions qui échappent aux indicateurs chiffrés : qualité de vie, empathie, rapport à la nature. Outil subjectif souvent considéré à l'étranger comme curiosité exotique, il sert surtout de filtre politique au Bhoutan.
Il n'empêche ni la pauvreté, ni les contradictions, n'efface pas le chômage, l'alcoolisme ou l'exode des jeunes. Mais il oblige à ne pas sacrifier le long terme au profit du confort immédiat. Le Bhoutan ne prétend pas détenir une vérité universelle, mais pose une question plus pertinente que jamais : et si le rôle d'un État n'était pas de promettre le bonheur, mais d'éviter de le rendre impossible ?
Informations pratiques pour les voyageurs
Les ressortissants français ne peuvent organiser eux-mêmes leur voyage au Bhoutan. Le visa et les vols sur la compagnie nationale Drukair ne s'obtiennent que par l'intermédiaire d'un tour-opérateur agréé qui doit également collecter la taxe de séjour de 100 US$ par jour. Depuis la crise sanitaire, les voyageurs étrangers doivent obligatoirement être accompagnés d'un guide officiel et d'un chauffeur pendant toute la durée de leur séjour.
Shanti Travel, créé en 2005 par Alexandre Le Beuan et Jérémy Grasset, est devenu une référence pour les voyages hors des sentiers battus en Asie. L'agence propose différents circuits de 9 à 18 jours combinant Ladakh, Sikkim, Népal et Bhoutan, ainsi qu'un voyage dédié « La terre sacrée du Bhoutan » : 9 jours en pension complète incluant vols régionaux, guide anglophone, transport privé et assistance 24h/24 à partir de 2.650 € (visa et taxe de séjour compris).