Uruapan : le maire assassiné, sa veuve et la guerre de l'avocat qui ensanglante le Mexique
Uruapan : la veuve du maire assassiné face à la guerre de l'avocat

Sur la place Morelos, au cœur d'Uruapan, le soleil couchant caresse les arcades coloniales. Des enfants jouent, des vendeurs s'interpellent. Deux militaires mexicains, fusils d'assaut FX-05 Xiuhcoatl en main, lancent un avertissement glaçant : « Ne vous fiez pas à cette apparence paisible. Un crime peut éclater à tout instant. » C'est sur cette même place que le maire Carlos Manzo a été exécuté en public le 1er novembre 2025, jour de la fête des Morts, abattu de six balles tirées à bout portant au milieu de la foule.

Un héritage sanglant

L'édile de 40 ans, reconnaissable à son sombrero indissociable, était adulé pour son style provocateur, son gilet pare-balles exhibé devant les caméras et sa promesse de combattre le crime organisé. Il s'était engagé à protéger les producteurs d'avocats – ce fruit si lucratif à l'export et donc âprement convoité – contre le racket des cartels, qui extorquent les agriculteurs, volent les camions et imposent leur loi dans les vergers. Un combat qui lui a coûté la vie.

Sa veuve, Grecia Quiroz, lui a succédé à la mairie. Protégée par des policières armées et plusieurs gardes du corps, elle reçoit dans la Maison de la culture, jouxtant la place du drame. Faux cils et sombrero sur la tête, elle affiche un regard ferme malgré l'épuisement. Sa voix tremble, ses yeux rougissent en évoquant la scène. « Le 1er novembre, nous étions avec nos deux enfants dans la foule. Carlos venait de me rendre notre fils qu'il portait sur ses épaules. Au moment où une femme levait son téléphone pour un selfie avec lui, un jeune homme a tiré », souffle-t-elle avant une pause. « Je suis restée recluse deux heures pour me protéger avant d'apprendre sa mort à l'hôpital. » Quatre jours plus tard, le conseil municipal la désigne pour prendre la suite de son mari. « Je n'ai pas eu le temps de faire mon deuil. Mais je ne pouvais pas abandonner son combat contre le crime. Ma mère garde mes enfants et, moi, j'essaie de rétablir la paix à Uruapan. »

L'ombre du cartel Jalisco

Les premiers résultats de l'enquête ont révélé l'implication du cartel Jalisco Nouvelle Génération, dont le chef, Nemesio Oseguera Cervantes, alias « El Mencho », est issu d'une famille de cultivateurs d'avocats. « Le donneur d'ordre et coordinateur principal est Jorge Armando « N », un chef régional du cartel. Mais le meurtre n'aurait pas été possible sans des trahisons au sein même de l'équipe du maire », détaille le procureur de l'État, Carlos Torres Piña. Le chef du protocole informait ainsi en temps réel les tueurs des déplacements de Carlos Manzo via une messagerie cryptée. « La présidente Claudia Sheinbaum m'a reçue. Elle m'a promis que le meurtre ne resterait pas impuni », se rassure Grecia Quiroz. La nouvelle maire parle d'une ville sous pression permanente. « L'avocat agit comme un aimant. Cette manne a attiré le crime organisé », déplore-t-elle.

L'or vert qui attire les balles

Uruapan, capitale mondiale de l'avocat et épicentre de la ruée vers « l'or vert », figure parmi les villes les plus dangereuses de la planète. Le taux d'homicides volontaires culmine à plus de 60 pour 100 000 habitants, contre environ 1 pour 100 000 à Paris. En 2025, l'État du Michoacán a enregistré près de 1 300 morts violentes, l'un des bilans les plus lourds du Mexique.

Pourquoi un tel déchaînement ? Parce que la popularité de l'avocat et de ses bienfaits a fait exploser les prix, plaçant les Mexicains sur un trésor. Depuis l'ouverture du marché américain en 1997, le Mexique règne en maître sur la production, avec trois millions de tonnes par an, soit 30 % des volumes mondiaux. Le Michoacán à lui seul fournit plus des trois quarts des avocats mexicains. La moitié part à l'exportation, surtout vers les États-Unis, premiers consommateurs de la planète.

Le producteur Eloy Vargas, propriétaire de vergers, résume l'équation : « Avec la finale du Super Bowl ce 8 février et les éliminatoires qui la précèdent, la demande explose en janvier et février. Les Américains aiment manger du guacamole devant la télévision. Et sans avocat, pas de guacamole. » Cette dépendance au marché américain, encadrée par l'association des exportateurs (APEAM), rend la filière vulnérable. En avril 2025, Donald Trump a semé la panique en menaçant d'imposer 25 % de droits de douane sur les avocats mexicains. « L'annonce nous a sidérés. On se disait qu'il allait falloir repenser tout le business », se souvient un producteur. Trump a finalement renoncé, craignant surtout l'inflation. Pas question de mécontenter les électeurs fans de guacamole ! En effet, 8 avocats sur 10 consommés par les Américains sont mexicains.

Une affaire d'État

Dans son palais de style colonial de Morelia, le gouverneur de l'État, Alfredo Ramírez Bedolla, confirme que la production d'avocat est une affaire d'État. « S'attaquer à l'avocat revient à attaquer le Michoacán », résume-t-il, rappelant que la moitié des municipalités vivent de cette filière. Il multiplie les efforts de coordination avec l'ambassade américaine et les autorités de certification. « Le secteur génère 250 000 emplois directs. Rien qu'en main-d'œuvre agricole, nous avons 42 000 ouvriers dans les vergers, et près de 22 000 travailleurs spécialisés dans la coupe. 20 % du PIB du Michoacán provient de l'avocat. »

Cette prospérité a un revers. « Uruapan a grandi de manière exponentielle avec le boom de l'avocat, mais dans un désordre total. Une industrie florissante côtoie une profonde précarité, car beaucoup d'emplois restent informels, sans droits à la sécurité sociale ni à la retraite », reconnaît le gouverneur. Face aux accusations de cupidité et de complicité avec le crime, Eloy Vargas s'agace : les producteurs sont des victimes, pas des coupables. Pointant l'inaction de l'État, il rappelle que « c'est l'argent de l'avocat qui attire les cartels, tout comme la prospérité de Las Vegas avait autrefois attiré la mafia ».

La route périlleuse de l'export

L'usine de conditionnement ultramoderne de Frutícola Velo ressemble à un poste-frontière anticipé. De là, les camions chargés d'or vert rallient en dix-sept heures la frontière américaine, distante de 1 500 kilomètres. Les avocats se retrouvent rapidement dans les rayons des supermarchés Walmart ou Costco. Dans le hangar de 6 600 m², une centaine d'employés nettoient puis sélectionnent scrupuleusement – à la main ou par machine à rayons ultraviolets – un fruit conforme, calibré, traçable et exportable. Des inspecteurs du département de l'Agriculture des États-Unis (USDA) contrôlent chaque envoi. « Un simple détail peut bloquer toute la cargaison d'un poids lourd », alerte Edgar Contreras, manager du site.

L'entreprise conditionne et exporte près de 30 000 tonnes d'avocats par an, principalement vers les États-Unis. Cette mécanique lourde, millimétrée, repose sur un maillon fragile. « Le vrai défi ne consiste pas à produire, mais à mener à bon port la marchandise », explique le propriétaire Ricardo Vega. Au Michoacán, la route offre un couloir d'opportunités pour les cartels. La semaine du 23 janvier, des malfaiteurs ont dérobé un camion de huit tonnes à Uruapan. La police l'a localisé grâce à un système de vidéosurveillance baptisé C5, utilisant l'intelligence artificielle pour analyser les images de plus de 5 000 caméras. « Dès qu'un véhicule sort du verger, nous envoyons des photos au C5 pour un suivi en temps réel », indique Elias Torres, directeur des opérations. Cette vigilance réduit les risques, mais n'empêche pas les larcins. Frutícola Velo a subi un vol de camion en août 2025. Face à la multiplication des vols, certains assureurs refusent de couvrir les transports d'avocats ou augmentent drastiquement leur prime.

Le cercle infernal des extorsions

« Les cartels ciblent prioritairement la filière avocatière. Ils exigent leur part du gâteau », analyse Juan, un reporter local. Cinq organisations se partagent le territoire : le cartel Jalisco Nouvelle Génération, force dominante, Los Viagras, la Familia Michoacana, Los Blancos de Troya et Los Caballeros Templarios. « Dans des villes stratégiques comme Uruapan, trois, voire quatre groupes se disputent chaque rue, chaque commerce », indique le procureur Torres Piña.

« Ils nous harcèlent en permanence. Un jour, ils nous ont volé notre 4x4, leurs armes pointées sur nos tempes. Une autre fois, pour acheter notre tranquillité, nous leur avons remis un sac de billets sur une place publique, sous les yeux d'une police fédérale qui semblait les protéger. Puis, des membres d'un autre cartel ont surgi au verger pour réclamer de l'argent. C'est un cercle infernal », témoigne un producteur sous couvert d'anonymat. En août 2025, un producteur d'avocats a été enlevé. Malgré le versement d'une rançon, il a été retrouvé mort.

Selon Alberto Guerrero, spécialiste de la sécurité, « le chaos n'a rien d'incontrôlé. Des équilibres locaux s'installent, négociés et violents ». Afin d'éviter les ennuis, des producteurs paient aux criminels une taxe de protection appelée « cobro de piso ». Ce prélèvement par kilo sert à acheter leur tranquillité. Aux yeux de l'expert, les plans sécuritaires successifs ont échoué à pacifier la région. « On communique sur la présence policière et militaire mais on évite d'affronter les structures économiques du crime. »

Déforestation et riposte technologique

Pour contrer le déboisement illégal, le chef d'entreprise Heriberto Padilla a lancé Guardián Forestal, une plateforme de surveillance satellitaire gérée par une association indépendante. « Chaque tache rouge sur la carte correspond à un changement illégal d'usage des sols », décrypte l'expert. Sous la pression des géants américains (Del Monte, Mission Produce, West Pak), la certification est devenue drastique : toute parcelle déforestée est bannie de l'export. Ce système indépendant évite les pots-de-vin, mais dérange. Pour avoir automatisé les dépôts de plainte contre les coupeurs d'arbres, Padilla est devenu une cible. Après que sa voiture a été criblée de balles, il ne se déplace plus qu'en véhicule blindé.

Aujourd'hui, à Uruapan, on peut voler des camions remplis d'avocats, tuer un maire ou abattre un journaliste, comme Mauricio Cruz Solís, exécuté en octobre 2024 alors qu'il sortait d'un entretien avec le maire Carlos Manzo. Tandis que nous quittons la ville, des tueurs exécutent deux jeunes dans une pizzeria. Janvier s'achève dans le sang : dix-sept assassinats, la plupart en pleine rue. Les Américains qui trempent leurs nachos dans le guacamole devant le Super Bowl ignorent souvent que ce fruit déclenche les appétits de criminels sans foi ni loi. La prospérité se paie au prix du sang.