Les deux grandes menaces sont l’érosion et la perte de matière organique
Spécialiste des sols, Sophie Dragon-Darmuzey explique les risques qui pèsent sur les Alpes-Maritimes. Experte technique en pédologie responsable de la région PACA à la Société du canal de Provence, elle analyse les enjeux qui pèsent sur les sols dans ce département.
Quels sont les grands types de sols dans les Alpes-Maritimes ?
On distingue deux grandes catégories. D’un côté, des sols peu épais, situés en montagne et en pré-Alpes, souvent sur des versants. Ils sont naturellement soumis à l’érosion, peu fertiles et offrent de faibles capacités de production. De l’autre, des sols profonds et riches, situés sur le littoral ou en bord de cours d’eau. D’origine alluviale, ils sont généralement très fertiles. Mais ce sont aussi ceux qui ont été le plus urbanisés.
L’urbanisation a-t-elle un impact important sur ces sols ?
Oui, très clairement. Les sols fertiles se trouvent là où la population s’est installée. Ils ont donc été largement artificialisés. Aujourd’hui, certaines collectivités commencent à en prendre conscience et cherchent à intégrer la qualité des sols dans leurs décisions d’aménagement urbain, afin de préserver les terres agricoles les plus précieuses.
Quels sont les principaux risques qui pèsent sur les sols aujourd’hui ?
Les deux grandes menaces sont l’érosion et la perte de matière organique. Le changement climatique accentue ces phénomènes. On observe des épisodes de sécheresse plus intenses suivis de pluies violentes, ce qui fragilise fortement les sols.
Quel rôle joue la matière organique dans la stabilité des sols ?
Elle est essentielle. On peut la comparer à une éponge : elle permet au sol de retenir l’eau et de mieux résister à la sécheresse. Elle nourrit aussi toute la vie du sol — vers de terre, champignons, bactéries — qui joue un rôle clé dans sa structure. Ces organismes produisent des substances qui « collent » les particules entre elles et stabilisent le sol. Un sol riche en matière organique est donc plus résilient face aux aléas climatiques.
Pourquoi observe-t-on davantage de glissements de terrain ?
Le phénomène est fortement lié au réchauffement climatique. Les sols subissent d’abord des sécheresses qui provoquent des fissures. Puis, lors de pluies intenses, l’eau s’infiltre très rapidement, entraînant une saturation brutale du sol. Cela peut provoquer une déstabilisation, voire une forme de « liquéfaction », qui déclenche les glissements de terrain. En montagne, s’ajoute aussi la fonte du permafrost, qui fragilise les roches et favorise les éboulements.
L’urbanisation aggrave-t-elle ces phénomènes ?
Indirectement, oui. L’imperméabilisation des sols réduit leur capacité à absorber l’eau et à fonctionner naturellement. Cela peut accentuer certains déséquilibres, même si les événements climatiques extrêmes restent le facteur principal.
Existe-t-il des solutions pour protéger les sols ?
La règle numéro un est simple : couvrir les sols avec de la végétation. Les racines limitent l’érosion et favorisent la vie biologique. Il faut aussi enrichir les sols en matière organique. En agriculture, cela passe par des pratiques comme le semis direct ou l’agriculture de conservation, qui évitent de laisser les sols à nu. En forêt, on limite désormais le tassement lié aux engins. Plus largement, des approches comme l’hydrologie régénérative permettent de ralentir l’écoulement de l’eau pour favoriser son infiltration.
Que peuvent faire les particuliers à leur échelle ?
D’abord, éviter de polluer les sols, notamment avec des produits phytosanitaires. Ensuite, enrichir la terre avec du compost plutôt que des engrais chimiques. Cela permet de restaurer rapidement la biodiversité du sol et d’améliorer sa structure. Même à petite échelle, ces gestes ont un impact réel, surtout dans des régions méditerranéennes très sensibles aux sécheresses.
Doit-on s’inquiéter pour l’avenir ?
Le changement climatique est déjà engagé et les phénomènes extrêmes vont probablement s’intensifier. L’enjeu aujourd’hui est d’adapter nos pratiques et surtout d’intégrer les sols dans les réflexions d’aménagement du territoire. On les oublie souvent, mais ils rendent des services écosystémiques essentiels : stockage du carbone, régulation de l’eau, support de la biodiversité. Mieux les connaître et les protéger devient indispensable.



