Gustave Viaud, le frère idéalisé qui a façonné l'écrivain Pierre Loti
Gustave Viaud, le frère idéalisé de Pierre Loti

SÉRIE 1/7. Gustave, né le 25 avril 1836, a été idéalisé par Julien Viaud, son cadet de 14 ans. Devenu écrivain sous le nom de Pierre Loti, ce dernier restera obsédé par la mort et la quête de ce frère aîné parti trop tôt.

Les femmes chez Pierre Loti

Voilà un sujet qui fait toujours causer, sans même parler de sa sexualité débordante : deux épouses ; sa mère ; sa sœur ; ses aïeules, tantes, cousines et nièce ; des maîtresses ; des amies ; des altesses ; des actrices ; bref, elles sont partout autour de celui qui veut être aimé. Et les hommes alors ? Il y en eut aussi beaucoup, certains sont même allés jusqu'à parler d'homosexualité. Dans la galaxie masculine, le premier homme qui compta pour le petit Julien Viaud, c'est son frère Gustave, de 14 ans son aîné et mort prématurément à l'âge de 29 ans. Sa vie et son œuvre durant, l'écrivain sera toujours à la recherche de ce modèle perdu, avec un désir fort de le remplacer par d'autres figures masculines.

Un aîné fascinant

« Sans Gustave, pas de Loti », écrit Alain Quella-Villéger, grand spécialiste de l'écrivain. C'est dire si l'aîné fascina son cadet qui l'idéalisa complètement. Né le 25 avril 1836, il entre en 1854 à l'école de médecine navale de Rochefort et devient chirurgien de marine. Sa courte carrière le retrouve en poste dans des territoires lointains : Pérou, Cap Horn, Suez, Tahiti, Saïgon ou encore Cochinchine.

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Gustave soigne avec sérieux. Pourtant, il est sans cesse fauché : il aime les belles fringues et le bon tabac, c'est un jouisseur. En réalité, c'est un rêveur, un « dilettante romantique », écrit Quella. À Tahiti, il profite des bienfaits de « l'île délicieuse » : chasse, pêche, baignades, promenades à cheval et amour. Il vit avec une vahiné qui le surnomme Rouéri et fréquente la cour de la reine Pomaré IV.

Comme toute la famille Viaud, Gustave est doué de quelques talents. Aux antipodes, il dessine et photographie. Il est connu pour être le premier photographe de Tahiti. Il écrit aussi un peu et publiera même dans « Le Messager de Tahiti », six articles sur une promenade militaire autour de l'île.

Bien sûr, il écrit à sa famille et fait rêver son petit frère Julien dont il est le parrain et a choisi le prénom, en racontant son exotique bonheur. Gustave fabrique des rêves à son puîné qu'il choie. Il lui rapporte coquillages, coraux, fleurs séchées, colliers, plumes et cette petite pirogue qui demeure à la maison Pierre-Loti. Ce sera là une des premières collections de Julien, « sa Sainte-Mecque ».

Gustave, c'est la matrice de l'imaginaire lotien, c'est le pionnier en voyage, l'enchanteur et le raconteur qui apporte chaleur et bouffées d'air dans une maison protestante un peu tristounette. Imaginez les yeux pétillants du petit Julien à l'évocation d'une révolution à Valparaiso, d'un couronnement à Bora-Bora, d'un complot au bagne de Poulo-Condore, d'un navire de la guerre de Sécession errant en Indochine, c'est le monde qui s'ouvre à lui et les ailleurs qui l'appellent. Tant et si bien que lorsque Loti ira à Tahiti, sur les traces de son frère bien sûr, il aura cette impression de déjà-vu.

Le grand Absent

Hélas, ce Gustave qui l'émerveille tant va mourir. Faisant face au choléra, il contracte la dysenterie. Rapatrié, mais trop tard, il va mourir à bord de L'« Alphée », le 10 mars 1865 à même pas trente ans. Dès le lendemain, son corps sera confié à l'océan Indien au large de Ceylan. Même si l'endroit porte aujourd'hui le nom de crête Viaud (Viaud Ridge), la famille n'a pas une tombe pour se recueillir. Alors Julien dévasté va faire du petit bassin que son aîné lui avait édifié à l'arrière de la maison après sa scarlatine, en 1858, un lieu de mémoire sacré.

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

Voilà la première faille de Julien Viaud : la perte de son frère, de son second père, de son mentor. Il ne s'en remettra jamais. L'obsession de la mort et le néant des choses vont poursuivre Loti jusqu'au bout. Au décès de Gustave, la mère confiera la bible de l'aîné au benjamin en lui disant « sois, mon enfant chéri, le fidèle dépositaire de ce si précieux souvenir. » Et Loti sera d'une certaine façon l'héritier de son frère, suivant ses pas, écrivant, dessinant, photographiant et entrant dans la « boutique maritime » dont Gustave avait pourtant voulu le dissuader. Quella parle d'un « aîné esthétique du futur Pierre Loti ».

Gustave est le grand Absent, « le mort présent pour le reste de la vie de Pierre Loti », écrit Quella. Quand le petit devenu grand écrivain écrira « Le mariage de Loti », il aurait pu choisir pour titre « Le mariage de Rouéri », selon Bruno Vercier, autre spécialiste de Loti, qui qualifie ce roman pseudo-autobiographique de « tombeau de Gustave », le récit de la quête anxieuse du frère disparu. Pas étonnant qu'à l'heure de transformer sa maison natale en maison monde, l'Académicien aménagera en premier, le bureau de Gustave en pièce océanienne.