Le saviez-vous ? Le 24 avril 1904, une ligne de chemin de fer à vapeur était inaugurée dans l’île d’Oléron. Elle allait de Saint-Denis à Saint-Trojan et circulera jusqu'en 1934. À grand renfort d’archives, de témoignages et d’historiens, plongée dans cette épopée.
Des souvenirs d'enfance
« Quand j’avais 8 ans, je prenais le train toute seule pour partir un mois en vacances chez ma tante. Mon père me mettait dans le train à La Brée et ma tante me récupérait à Saint-Denis. Parfois j’envoyais même des cartes postales. » Attablée dans la vaste bibliothèque de la maison de retraite de Saint-Georges-d’Oléron, Renée Lissy se souvient encore très bien d’avoir emprunté le train à vapeur pour parcourir les quelque quatre kilomètres séparant les deux communes. Du haut de sa petite dizaine d’années, ce voyage se transformait alors en véritable aventure.
Genèse du projet
Mais si la retraitée a pu profiter de la ligne jusqu’à son démantèlement en 1934, la genèse de la voie ferrée remonte à la seconde moitié du XIXe siècle. En 1875, le projet farfelu d’un tunnel ferroviaire sous-marin de la pointe du Chapus (sur le continent) à la pointe d’Ors (sur l’île d’Oléron) est envisagé. Il est suivi, huit ans plus tard, par celui d’un train traversant l’île dans son intégralité. Dans un contexte économique florissant, les propriétaires viticoles à l’origine de la demande entendent transporter plus rapidement leurs productions de vin jusqu’à l’embarcadère menant au continent. Leurs sollicitations aboutissent à l’installation sur l’île d’un « train économique » : un engin composé d’une locomotive et de wagons d’une taille moindre, circulant sur des voies plus étroites.
Inauguration et réseau
Le 24 avril 1904, jour de l’inauguration, le président du Conseil Émile Combes est accueilli par une foule munie de drapeaux tricolores. Le train parcourt dès lors l’île en deux tronçons, pour un total de 41 kilomètres. Une ligne principale transporte voyageurs et marchandises de Saint-Denis à Saint-Trojan, en passant par La Brée, Chaucre, Chéray, Saint-Georges, Saint-Pierre, Dolus, Le Château, Ors et Grand-Village. Une ligne secondaire mène de Saint-Pierre à Boyardville avec une bifurcation à Sauzelle.
Voyage au ralenti
« C’était toute une expédition pour aller jusqu’au Château », témoigne Renée Moreau, aux côtés de Renée Lissy. Elle avait 14 ans quand le train a été démantelé. Avec une vitesse de 20 km/h en moyenne (qui pouvait tomber à 14 km/h entre Boyardville et Sauzelle), « Saint-Denis (était) à 1 h 30 du Château, Boyardville à 2 heures de Saint-Trojan », écrit André Artur dans un numéro des Cahiers d’Oléron paru en 2013.
« Il n’allait pas vite. Si vous aviez envie de faire pipi, vous vous laissiez tomber au premier wagon, vous faisiez votre affaire puis vous remontiez au dernier wagon. Ou alors, vous descendiez entre les deux rames, les fesses à l’air et puis, allez ! », raconte Roger Alligné, né en 1920.
Confort spartiate
À 99 ans, Renée Moreau se souvient également de l’intérieur des wagons. « C’était des sièges en bois, un peu capitonnés quand même, juste ce qu’il fallait. On n’était pas exigeants. L’hiver, ils nous donnaient même des bouillottes », raconte-t-elle, vêtue d’un chemisier bleu satiné. Ces dernières ne sont apparues que plus tard, comme en atteste une réclamation publiée dans le Journal de Marennes du 3 décembre 1905 : « Il serait utile de demander que des bouillottes chauffées soient mises dans les voitures qui assurent le service des différents trains de l’île, dans cette saison froide et humide », écrit un usager.
Incidents et anecdotes
Quelques incidents jalonnent également les archives : des déraillements, comme en 1912 où la locomotive se couche sur la voie en gare de Sauzelle, et beaucoup d’incidents impliquant des attelages au niveau des passages à niveaux. Autre anecdote plus singulière : en 1917, un certain Douteau, fils du chef de gare de Saint-Denis, s’amuse à tourner l’aiguillage avec l’aide d’un autre gamin. « Le train qui entrait en gare fonça directement vers le hangar, et en défonça les portes », raconte Philippe Lafon, historien de l’île d’Oléron.
Déclin et fin de ligne
La locomotive connaît ses heures de gloire jusqu’à la guerre de 1914. En 1908, cinq trains se succèdent chaque jour ! Mais si l’on croit André Artur, « au 1er juillet 1917, le service est réduit à sa plus simple expression avec une rotation unique (départ de Saint-Denis à 5 h 30 et retour à 18 h 55 avec passage à Boyardville le matin) ». Peu à peu, le manque de confort, la diminution du nombre d’allers-retours et les retards à répétition amenuisent l’intérêt des usagers. La ligne est rachetée par le Département en 1929 qui la remplace par un réseau d’autobus, plus pratiques et rapides. Le démontage des rails est entamé en 1934. Aujourd’hui, seuls quelques vestiges de la parenthèse ferroviaire subsistent encore sur l’île : les pistes cyclables suivent parfois l’ancien tracé quand certains bâtiments de gares attendent toujours des voyageurs qui ne viendront plus.



