Pour cet intello bobo sympathique, qui paraît parfois un peu égaré en politique, c’est mal parti. Jusqu’ici favori des sondages du camp social-démocrate, que ce soit en termes de popularité ou d’intentions de vote, Raphaël Glucksmann se retrouve affaibli au moment où il a choisi de se lancer enfin, avec un livre à paraître le 28 mai et une grande réunion publique le 13 juin aux Docks d’Aubervilliers.
Une fuite qui change la donne
Il a suffi d’un document confidentiel pour le déstabiliser et révéler ses faiblesses. La note interne qui a malencontreusement fuité recommandait au candidat d’éviter certaines cibles : l’électorat populaire, les CSP-, les banlieues et les jeunes. Émoi dans le Landernau ! Glucksmann a eu beau réagir vertement – « La France m’habite, pas des bouts de France » – le mal était fait. Le soupçon qui planait au-dessus de cette personnalité qui a radicalement rompu avec LFI a pris corps : cet ovni ne serait pas vraiment de gauche. Pire encore : une prolongation du centrisme macronien.
Les réactions de la gauche
Les Insoumis s’en sont donnés à cœur joie. En coulisses, les socialistes aussi. Snobés par le député européen qui refuse de se mêler du PS, les roses lui rendent la monnaie de sa pièce. Et certains d’entonner à son sujet « Il est mal, il est mal, il est mal », la réplique de Patrick Timsit dans Un Indien dans la ville. Si on ne peut réduire le positionnement du supposé candidat aux recommandations d’un document de travail, il n’en est pas moins révélateur de ses faiblesses.
Un profil éloigné des préoccupations populaires
Il y a d’abord le profil général de Raphaël Glucksmann. Farouchement pro-européen, ardent défenseur de l’Ukraine, élu au parlement de Strasbourg, il paraît éloigné des préoccupations quotidiennes des Français, et particulièrement de ceux qui sont les plus vulnérables. C’est peut-être injuste, mais c’est ainsi. Fils de philosophe renommé, compagnon de Léa Salamé, parisien non enraciné dans une terre à problèmes, il est perçu comme faisant partie de cette élite aujourd’hui tant décriée. Face au radicalisme d’un Jean-Luc Mélenchon et aux manœuvres des dirigeants socialistes pour occuper le terrain à gauche, il se retrouve marginalisé. Certes, il a encore les sondages pour lui.
Son pari au centre peut-il fonctionner ?
Mais son honnêteté intellectuelle va peut-être lui jouer des tours. Car il se place avant même le scrutin dans une posture de rassembleur de second tour. Alors qu’il faut d’abord se qualifier au premier. Or son refus de la démagogie et sa prédilection pour les belles causes risquent de le desservir. À juste titre, il estime qu’il faut jeter ses filets au centre pour gagner. Mais il est difficile de s’attirer en même temps une base de gauche. Celle-ci ne sera, hélas, sans doute pas convaincue par le credo du candidat Glucksmann, au moment où il y a concurrence pour s’arrimer les progressistes.
Dire la vérité, un pari risqué
Notre intello bobo a en effet l’intention de dire la vérité pendant sa campagne, que ce soit sur les retraites ou la sécurité. « Je dirai les choses franchement, assure-t-il en privé. Je ne jouerai pas un premier tour à gauche avant de basculer à droite pour le second ». Sa droiture l’honore. Mais face à des adversaires cyniques, beaucoup moins scrupuleux que lui en matière de démagogie, il va devoir ramer. Après les effets ravageurs de la désormais fameuse note, il va chercher à rectifier le tir et se montrer soucieux des attentes des milieux populaires. Il va aussi tenter de faire vibrer une corde patriotique, souligner la fierté d’être français, proposer que notre pays soit le porte-drapeau des valeurs dans le monde. Mais on l’attend évidemment aussi sur des propositions en termes sonnants et trébuchants.
Le PS, allié ou obstacle ?
Quand on voit le nouveau programme du PS, plus dépensier que jamais, difficile de ne pas décevoir. Raphaël Glucksmann pense quand même disposer d’un socle de partisans solide (14% aux européennes, 11% dans les intentions de vote pour la présidentielle) supérieur aux piètres performances des socialistes. Mais il ne peut se lancer dans la compétition sans leur appui, ne serait-ce que logistique. Le PS est une machine indispensable. Pour l’heure, aucun de ses dirigeants n’est en état de prétendre à quoi que ce soit. Le seul membre du parti dans la course est un « ex », François Hollande, guère populaire chez les militants. Mais s’il faut choisir entre deux maux, peut-être que l’appareil choisira l’un des siens plutôt qu’un outsider. Glucksmann parie encore le contraire. Il pense que les sondages lui donneront l’avantage. Et qu’après l’été, à défaut d’être le préféré, il sera le moins rejeté par un parti qui voudra gagner. Qui ne tente rien n’a rien…



