Une victoire contestée dans les milieux financiers
La récente victoire du banquier et homme d'affaires Matthieu Pigasse dans le dossier de la dette vénézuélienne provoque de vives contestations dans les cercles financiers. Selon les informations du journal Le Monde et du quotidien américain The Wall Street Journal, le patron de la branche parisienne de la banque américaine Centerview a été choisi fin mai par le gouvernement vénézuélien pour piloter la restructuration d'une dette estimée entre 170 et 200 milliards de dollars. Ce succès est considéré comme un véritable tour de force, compte tenu de l'intense concurrence des plus grandes banques d'affaires mondiales pour décrocher ce mandat. Le contrat est colossal, comparable par son ampleur à la restructuration grecque de 2012, et pourrait rapporter entre 10 et 20 millions d'euros de commissions aux banques impliquées. Cependant, au-delà des montants, c'est surtout la manière dont ce mandat a été attribué qui alimente les critiques.
Des négociations dans l'ombre
D'après Le Monde, la compétition entre banques d'affaires s'est jouée dans les couloirs de l'hôtel Cayena, à Caracas, où Matthieu Pigasse et ses concurrents de Lazard ou Rothschild se sont retrouvés à plusieurs reprises depuis février. Le banquier français se serait rendu une dizaine de fois au Venezuela depuis le début de l'année pour convaincre les autorités. Auprès du journal français, Matthieu Pigasse justifie son succès en mettant en avant sa longue expérience des restructurations souveraines, de la Grèce à l'Argentine en passant par l'Ukraine et la Côte d'Ivoire, mais surtout ses relations historiques avec le pouvoir chaviste. Je connais ce pays mieux que tout autre conseiller, affirme-t-il, rappelant avoir commencé à travailler avec Hugo Chavez au début des années 2010 et entretenu des liens avec Delcy Rodriguez, présidente par intérim de la République bolivarienne depuis l'enlèvement par les États-Unis de Nicolas Maduro le 3 janvier, depuis une quinzaine d'années.
Soupçons d'une ingérence américaine
Selon plusieurs acteurs du dossier, le rôle supposé de Washington dans cette désignation pose problème. Un concurrent de Centerview dénonce anonymement auprès du Monde un processus baroque, affirmant qu'il n'y a pas eu d'appel d'offres. Le même banquier estime qu'il s'agit de la première fois qu'une puissance étrangère, les États-Unis, sélectionne la banque conseil d'un autre pays. Les accusations visent particulièrement Mauricio Claver-Carone, ancien envoyé spécial de Donald Trump pour l'Amérique latine, soupçonné d'avoir facilité les discussions entre le Français, Caracas et certains cercles américains.
Le Wall Street Journal affirme ainsi explicitement que Mauricio Claver-Carone a joué un rôle actif pour faire gagner Centerview. Selon le journal américain, ce dernier a personnellement soutenu Matthieu Pigasse auprès de Delcy Rodriguez, mais aussi auprès du département d'État et du Trésor américain. Dans les pages du quotidien américain, Claver-Carone assume de son côté avoir exprimé un fort soutien à l'embauche de Matthieu Pigasse et de Centerview par Caracas. Il affirme en revanche qu'il n'agissait pas au nom des États-Unis ni ne travaillait pour le gouvernement américain. C'est quelque chose de très normal, cela s'appelle de la diplomatie parallèle, affirme-t-il au WSJ.
Les dénégations de Pigasse
Matthieu Pigasse conteste quant à lui toute aide politique américaine. Au Monde, il assure n'avoir jamais eu la moindre interaction avec les autorités américaines sur la restructuration de la dette vénézuélienne. Mais le contexte nourrit les interrogations. Depuis la capture de Nicolas Maduro, l'administration Trump est soupçonnée d'exercer une influence plus ou moins directe sur les affaires vénézuéliennes. Et selon WSJ, le banquier français aurait été aperçu fin janvier à une projection privée du documentaire Melania à la Maison-Blanche, en présence de Donald Trump, Mike Tyson et Tim Cook. De quoi renforcer les soupçons autour de ses connexions au sein des sphères trumpistes, malgré ses prises de position publiquement progressistes (soutien du Parti socialiste français, critique du gouvernement israélien) en France.
Une restructuration à hauts enjeux
La future restructuration s'annonce extrêmement sensible. Selon plusieurs sources citées par Le Monde, les principaux créanciers de Caracas — fonds américains, compagnies pétrolières, Russie et Chine — pourraient perdre plus de 60 % de leur mise. Le précédent des restructurations irakienne, argentine ou grecque laisse même envisager des décotes encore plus sévères. Le Wall Street Journal révèle par ailleurs que plusieurs grands fonds américains, notamment Fidelity et T. Rowe Price, redoutent que la volonté de Caracas et de Centerview d'aller très vite ne serve à imposer des pertes massives aux créanciers. D'autres investisseurs craignent une restructuration menée au pas de charge, alors même que les finances publiques vénézuéliennes restent extrêmement opaques. Le dossier s'annonce d'autant plus explosif qu'il engage le contrôle des immenses réserves pétrolières du Venezuela, au cœur des rivalités entre puissances publiques et acteurs financiers internationaux, alors que le pays cherche à réduire massivement sa dette pour retrouver l'accès aux marchés internationaux.



