Genève confidentiel : thriller sur la prospérité helvétique
Genève confidentiel : thriller sur la prospérité helvétique

L'idée pouvait sembler alambiquée, digne d'une thèse universitaire : comprendre l'outrageante prospérité de Genève, cité refuge de toutes les fortunes du monde. On allait s'endormir en se perdant dans les méandres historiques des spécificités du fédéralisme, du secret bancaire aboli, des interviews plates de banquiers d'affaires… Rien de plus faux. Genève confidentiel se révèle un ouvrage franchement passionnant, un thriller aussi précis que les mécaniques horlogères qui ont fait la gloire de la Suisse, mais avec une touche supplémentaire : l'auteur nous guide dans sa ville.

Spécialisé dans la criminalité économique et les matières premières, autrefois responsable des enquêtes pour l'ONG Public Eye, Marc Guéniat est un journaliste d'investigation chevronné, désormais employé du Temps, un des quotidiens de Genève.

Une première enquête censurée

Passé l'introduction, Marc Guéniat attrape le lecteur en dévoilant ses frustrations de jeune enquêteur pour la Tribune de Genève. Ses papiers ne craquent pas les apparences, il éprouve la sensation de « patiner à la surface d'un lac gelé alors que de gros poissons nagent en profondeur ». Jusqu'au jour où il se penche sur un couple de mécènes, de récents milliardaires russes installés à Cologny, très généreux envers les institutions culturelles locales.

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Les époux Timtchenko, dont il croise madame lors d'un cocktail qu'elle sponsorise à la fondation Bodmer, l'intriguent. Qui est ce Guennadi Timtchenko, devenu richissime en moins de 10 ans à la tête de la société Gunvor, numéro 4 mondial du négoce de pétrole qui commercialise 30% de l'or noir russe par voie maritime ? Kiev n'est pas bombardée, la Crimée pas encore envahie et même s'ils s'avèrent proches de Vladimir Poutine, leur aisance financière procure tant de joie sur les rives du Léman qu'il est préférable de ne pas poser de questions.

Voilà l'article déprogrammé au dernier moment, il disparaît même du système informatique. Le frondeur ne s'en laisse pas conter, il offre son texte, sous pseudonyme, au journal concurrent. Marc Guéniat est licencié sur-le-champ. « Je n'en suis pas fier, dit-il, mais je reste persuadé que cette enquête pouvait être publiée en l'état. J'étais jeune, une série de petits faits m'avaient rendu suspicieux, l'appel que j'ai dû passer au directeur des publications, pro-russe, le rédacteur en chef qui me convoque soudain pour recadrer mon sujet… J'ai pensé que l'on se fichait de moi. »

Ironie de l'histoire, lorsqu'il intègre l'ONG Public Eye pour étudier en profondeur les rouages du négoce des matières premières et la corruption endémique régnant dans le monde du pétrole africain, il recroise l'ogre Gunvor.

Vladimir Poutine dans le viseur

Son livre s'apparente alors à un roman d'espionnage. « J'ai passé deux ans entre le Congo, le Brésil, le Portugal, la Suisse, des banques lettones… Le procureur en charge du dossier pénal, méfiant à l'égard des médias, n'a rien lâché. On a juste su en 2012 qu'il avait ouvert une procédure pour blanchiment d'argent contre Gunvor », se souvient Marc Guéniat. Sa fierté : avoir mis la main sur des documents qui démontraient que la société se servait de sa proximité avec le dictateur russe pour promouvoir ses affaires. Depuis 2014, le héros noir Guennadi Timtchenko ne peut pas sortir de Russie, mais sa famille a pu, jusqu'en février 2022, jouir sans entrave de tous les plaisirs de l'occident.

Marc Guéniat a l'intelligence de nous présenter Genève via d'autres figures locales aussi truculentes qu'inquiétantes. Il s'est attaqué au détective privé Mario Brero qui, à la tête de Alp Services, a mené des recherches et campagnes de dénigrement pour de prestigieux clients privés. Ce dernier a ainsi inventé de toute pièce une experte en psychologie, « Marie-Jeanne Dubois », dans le seul but dénigrer en ligne l'ancien chef de la sécurité de Monaco, qui s'était retourné contre le prince Albert… Guéniat fait connaître au lecteur français l'étonnant Christian Luscher, avocat et élu qui symbolise la nouvelle élite, personnage tape à l'œil, bruyant, opportuniste, loin de l'austérité chère à Jean Calvin.

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Chaque crise profite à Genève

Il nous fait comprendre, miracle, le bizarre principe de « milice », quand les élus des chambres, souvent avocats ou banquiers privés, façonnent une législation qui suit leurs intérêts, par petite touche. L'exemple le plus frappant demeurant le vote d'une loi passée inaperçue en 2015, qui sanctionne d'une peine de prison ferme l'usage de données bancaires volées, introduite dans la foulée des Swiss Leaks. De quoi bâillonner les journalistes, d'autant que les règles de publication se sont durcies. Ainsi, on réfléchit avant d'écrire les noms de notables proches de certains oligarques.

L'auteur garde une plume vive et rusée pour conter une ville chère à son cœur, ouverte, sociale (Marc Guéniat souligne qu'il a bénéficié d'excellents services publics), mais dont il décrypte sur 340 pages le glissement progressif. Le fédéralisme est un puissant levier de prospérité car les cantons se livrent à une rude concurrence pour attirer les gens fortunés, en proposant toujours plus de baisses d'impôts. La fin du secret bancaire en 2009 n'a rien changé, au contraire. « La panique régnait partout, on croyait que notre secteur bancaire allait s'effondrer. Puis est survenue la crise de l'Euro, la Grèce était en quasi-faillite. Jamais autant d'argent n'a afflué dans les banques suisses. En quelque sorte, la stabilité politique et financière, l'idée de refuge, comme pour les Huguenots 400 ans plus tôt, s'est substituée au secret bancaire comme atout de la place financière. Plus les crises se multiplient, plus Genève et la Suisse se portent bien ! Et les banques ont su se redéployer sur les marchés émergents. Au lieu d'avoir le dentiste français qui planque son bas de laine, on va chercher le neveu du ministre au Brésil… », note Marc Guéniat, qui a eu envie de poser par écrit 20 ans d'observation du microcosme genevois, après avoir constaté un paradoxe.

Un bienfaiteur nommé Rolex

Pendant la pandémie, il voit des milliers de personnes faire la queue devant des organismes de distribution alimentaire pour se procurer à manger, « alors que trois années de suite, on a enregistré des bénéfices stratosphériques grâce au négoce du pétrole. La situation est identique avec la crise actuelle au Moyen-Orient. Cette pauvreté m'a interpellé. La richesse ne ruisselle plus autant qu'avant. Le modèle social qui a fait la force de Genève pendant une soixantaine d'années est en train de péricliter ».

Un acteur essentiel, indispensable, surpuissant, sauve encore la calme cité et l'empêche de ressembler totalement à un verdoyant paradis fiscal. Ce bienfaiteur se nomme… Rolex ! La marque d'horlogerie suisse la plus célèbre du monde ne pouvait pas être absente de ces pages. Marc Guéniat, en plus d'offrir un résumé historique, malin et personnalisé de la saga Rolex, nous embarque dans les arcanes d'une institution aussi feutrée que mystérieuse, la fondation Hans Wilsdorf, du nom du créateur de la reine des montres. Pas de scandale, mais elle est partout.

Elle est détentrice unique des actions de la marque à la couronne depuis 1945, ce qui évite de verser des dividendes à des actionnaires. Le chiffre d'affaires n'est jamais divulgué. Morgan Stanley l'estime à 10,5 milliards d'euros en 2024, dont deux à trois milliards de bénéfices, pour un million de montres fabriquées. La fondation, dont personne ne doit prononcer le nom, déverse une manne d'environ 500 millions de francs sur Genève chaque année, à destination de ses clubs de sport, de ses activités culturelles ou de ses programmes sociaux. Elle soulage un État de plus en plus défaillant.

« Rolex et Genève ont des points communs, ils sont une promesse d'appartenance, de statut social », souligne l'auteur, qui a décortiqué avec malice toute l'ambivalence de cette tranquille contrée qui abrite les pires trésors, les traders les plus avides (il faut lire son portrait de Michael Wainwright, ancien numéro deux de la société de négoce Trafigura), et où les populismes progressent sous le vernis.

« Genève confidentiel », Marc Guéniat, éditions Stock, 2026.