Le menu des discussions, lors de la visite de Donald Trump en Chine de ce mercredi à vendredi, promet d’être chargé. Le sujet des terres rares, en particulier le gallium, sera, à n’en pas douter, l’un des plats de résistance servis à la table du président américain et du dirigeant chinois Xi Jinping.
La Chine, quasi-monopole sur le gallium
La Chine, qui concentre la majorité des réserves mondiales de terres rares, domine non seulement l’extraction des minerais, mais a également développé un quasi-monopole sur le raffinage. Elle exerce ainsi une mainmise sur certains métaux stratégiques, comme le gallium utilisé dans les semi-conducteurs, présents dans la composition de la plupart des missiles et bombes guidées.
Des stocks américains sous pression après la campagne iranienne
Or, les Américains ont été particulièrement gourmands en munitions lors de leur campagne aérienne contre l’Iran, et leur besoin en gallium pourrait exploser en vue de reconstituer leurs stocks. « En quarante jours, près de 19.000 sorties et quelque 24.000 frappes » ont été opérées par les États-Unis et Israël sur l’Iran, relève l’Ifri (Institut français des relations internationales) dans une étude analysant la campagne Roaring Lion/Epic Fury, parue il y a quelques jours.
Selon les données du Royal United Services Institute (Rusi), plus de 5.000 munitions de tout type ont été tirées lors des quatre premiers jours de guerre, puis 11.000 au bout de seize jours. « Du côté américain, lors des quinze premiers jours, 46 % des missiles ATACMS et PrSM avaient été tirés [il en restait alors 380] tandis que 32 % des bombes GBU-57 Massive Ordnance Penetrator avaient été larguées [il en restait 17] », pointe l’Ifri dans son étude.
« Un total de 850 Tomahawks a été tiré en quatre semaines de campagne aérienne, soit un quart de l’inventaire total des États-Unis, poursuit l’étude. Or, la production annuelle est de 600 missiles de croisière [le fabricant, Raytheon, a récemment passé un accord avec le département de la Défense pour porter cette production à un millier de missiles par an] ». Cette situation pourrait laisser l’Amérique « démunie face à certains scénarios de crise ailleurs dans le monde » avance l’Ifri, notamment en cas d’invasion de Taïwan par la Chine.
Une dépendance critique au gallium chinois
« Les Américains, tout comme les Européens, sont dépendants du gallium chinois », affirme Stéphane Audrand, consultant en risques internationaux et chercheur associé à l’Ifri. « Dans l’hypothèse d’un conflit majeur qui éclaterait, ce serait un énorme problème pour les États-Unis. »
Pékin le sait, et dans les âpres négociations qui attendent les deux dirigeants, la Chine pourrait utiliser les terres rares afin d’obtenir de Donald Trump « un allègement des droits de douane ou un gel de certains contrôles à l’exportation », a écrit dans une note Ting Lu, économiste chez Nomura. En décembre 2024, la Chine avait ainsi restreint les exportations de plusieurs métaux rares vers les États-Unis, dont le gallium, mais aussi le germanium, ou l’antimoine, en plein bras de fer tarifaire. Restrictions levées en novembre dernier, sur fond de détente entre les deux pays.
Un intérêt à exagérer la menace ?
Stéphane Audrand nuance toutefois la situation. « Tout d’abord, s’il y a eu incontestablement une consommation énorme de munitions des États-Unis durant la campagne iranienne, on ne connaît pas véritablement l’état de leurs stocks, et il faut se méfier de certains propos alarmistes que l’on trouve sur Internet, souvent tenus par des démocrates, qui ont intérêt à noircir le tableau. Ensuite, les Américains connaissent des problèmes industriels majeurs au sein de leur appareil de défense, qu’il s’agisse de leur programme naval, ou aérien avec le coût du F-35, sans lien avec la Chine. Tout ne se résume pas à la non-production de terres rares. Il y a même, peut-être, un intérêt pour l’administration Trump à monter en épingle cette histoire du gallium, pour focaliser l’attention sur la Chine. »
Enfin, pointe l’expert, « si la Chine a mis en place des politiques de contrôle de ses exportations, elle ne peut pas non plus s’arrêter d’un coup de vendre du gallium aux États-Unis, ni au reste du monde, alors qu’elle est en situation d’oligopole, et que le gallium est un métal qui sert des applications militaires, mais aussi civiles. » Cela pourrait « gripper toute la machine économique mondiale », déjà affectée par le blocage du détroit d’Ormuz.
Un levier de négociation pour Pékin
Il n’empêche que la domination du géant asiatique dans le secteur des terres rares offre au président chinois une carte maîtresse pour arracher des concessions au milliardaire républicain. En attendant que les États-Unis se remettent à exploiter et raffiner du gallium. « C’est un métal coûteux à exploiter, avec un impact environnemental considérable, et pour lequel il faut des usines de raffinage qui sont compliquées à mettre en œuvre, rappelle Stéphane Audrand. Il existe des projets, aux États-Unis comme en Europe, mais pour réacquérir une capacité de production autonome, cela va prendre 15 à 20 ans. »



