Father : le cauchemar d'un père en plan séquence
Father : le cauchemar d'un père en plan séquence

Quand le scénariste Dusan Budzak a raconté l'histoire vécue par son meilleur ami à la réalisatrice Tereza Nvotova, celle-ci lui a tout de suite dit qu'une telle tragédie n'était pas transposable au cinéma. Elle s'est pourtant lancée dans l'aventure, comme pour tenter de dépasser les limites de ce que le cinéma est capable de produire. Son cinéma à elle, en tout cas. Le film s'appelle Father, il sort fin mai, ce qui vous laisse le temps de vous préparer. C'est du lourd.

Michal (Milan Ondrik), le Father en question, dirige une maison d'édition en difficulté financière. C'est un bel homme de 40 ans, sportif, marié à Zuzka (Dominika Moravkova), une femme de son âge, très belle. Ils ont une fille de 2 ans, Dominika, délicieuse. Ils vivent dans une maison très confortable, ils ont deux voitures. Après son jogging, Michal se prépare à partir au boulot quand il reçoit un coup de fil de sa secrétaire qui lui annonce la visite inopinée du cost killer chargé de redresser les comptes de l'entreprise de Michal, au bord de la faillite. Il doit se grouiller. D'autant plus que Zuzka lui demande de conduire Dominika à la maternelle car elle doit faire des emplettes, genre. Ça ne l'arrange pas du tout, mais c'est un bon père, un bon mari, il accepte. Il installe le siège pour enfant sur la banquette arrière, un siège tout neuf, plus confortable que l'ancien, plus sécurisé.

Tereza Nvotova est une virtuose du plan séquence. Les vingt premières minutes du film : jogging, douche, coups de fil, café, départ en voiture, Nvotova les fait tenir en un seul plan, caméra à l'épaule. Elle impose ainsi au spectateur une sorte de pacte cinématographique, comme on parle de "pacte de lecture" en littérature (roman épistolaire, journal intime, manuscrit retrouvé).

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Dans la voiture, malgré ses soucis, Michal chante une comptine avec la petite, c'est le bonheur, l'insouciance… Quand on arrive devant la maternelle, il y a un hiatus, une ellipse, comme si la réalisatrice avait dû tricher, obligée de rompre la continuité du plan séquence qui reprend quand l'enfant fonce vers la directrice de l'école, laquelle adresse un signe de la main à Michal qui remonte dans sa grosse voiture et file au boulot, se gare sur le parking, traverse les locaux de cette société d'édition en plein désarroi, fait la connaissance du cost killer qu'il présente à ses collaborateurs, répond au énième coup de fil de sa femme qui hésite sur la couleur du placard qu'elle doit acheter pour la salle de bains, il est toujours aussi patient avec elle, admirable. D'autant qu'on crève de chaud, la clim est en panne, dehors il fait 37° à l'ombre. Un enfer, se plaignent certains en s'épongeant le front.

Patron surmené, Michal prend le temps de regarder la vidéo de ses dernières vacances avec sa femme et sa fille au bord de la mer, l'amour résiste à la crise de l'édition, quoi qu'il arrive.

À trois heures de l'après-midi, il reçoit un nouveau coup de fil de Zuzka : "Où est Dominika ?" demande-t-elle. "À la maternelle", répond Michal. "Tu veux rire", grince Zuzka, "je viens d'avoir la directrice qui me dit que personne ne t'a vu déposer Dominika."

L'intérêt de Father n'est pas de savoir si Michal a oublié de déposer son enfant : il retourne en courant sur le parking de la société, et Dominika est toujours là, dans la voiture… Ce qu'on admire c'est la façon dont la réalisatrice nous a imposé son pacte cinématographique du plan séquence tout en créant, de manière quasi subliminale, l'ellipse, le hiatus que j'ai signalé : et c'est à cause de cette entorse au contrat qu'on se retrouve dans la peau de Michal, victime comme lui d'un "automatisme de routine" (habit intrusion, en anglais) : nous croyons avec lui avoir déposé Dominika à la maternelle, avoir salué la directrice de l'école, or cet événement inhabituel a été écrasé par la puissance de la routine (aller au bureau en voiture) et, comme Michal, on a laissé Dominika dans la voiture. Et c'est avec lui qu'on pousse le plus déchirant des hurlements : "Je l'ai tuée ! Je l'ai tuée !"

Avant de m'accuser de spoiler ce film extraordinaire, allez voir le prochain Jeanne d'Arc, vous vous surprendrez, au moment fatal, à vous exclamer intérieurement : "Ils ne vont quand même pas la brûler !"

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