À deux reprises, nous avons reçu une demande surprenante. Des clientes américaines nous ont contactées pour retrouver un produit précis : le chocolat en poudre d'Angelina Paris. Leur amie, en fin de vie, avait exprimé un souhait : retrouver une dernière fois le goût du chocolat chaud découvert à Paris. Comment un simple chocolat peut-il devenir un souvenir suffisamment puissant pour accompagner les derniers instants d'une vie ? Les Américains ne cherchent pas seulement un produit français. Ils cherchent à retrouver une émotion. Une certaine idée de la France.
Une fascination quotidienne depuis New York
Depuis quinze ans à New York, nous observons quotidiennement cette fascination. Alors que ce 4 juillet, les États-Unis célébreront les 250 ans de la Déclaration d'indépendance de 1776, texte fondateur de la nation américaine, une évidence s'impose : l'attachement entre la France et les États-Unis ne se vit pas seulement dans les commémorations. Ce qui nous frappe le plus n'est pas ce que les Américains connaissent de la France (leur savoir est pourtant parfois impressionnant !). C'est ce qu'ils nous aident à redécouvrir sur nous-mêmes.
Alors que nous semblons douter de notre propre patriotisme, pendant ce temps, depuis New York, nous voyons chaque jour une réalité différente. Nous voyons des Américains émerveillés par nos marchés. Nos boulangeries. Notre savoir-faire. Notre rapport au temps. Notre capacité à faire d'un repas simple, un moment de convivialité. Par cette idée très française que certaines choses n'ont pas besoin d'être utiles pour être essentielles. Ils admirent ce que nous considérons parfois comme banal. Mieux encore : ils admirent souvent ce que nous avons pris l'habitude de critiquer.
La Tour Eiffel, symbole d'un art de vivre
Prenons la Tour Eiffel. Combien de fois avons-nous vu des Français lever les yeux au ciel devant sa présence sur un emballage ? Pour beaucoup d'Américains, elle n'est pourtant pas un cliché. Elle est un symbole. La promesse d'un art de vivre. D'une histoire collective. À travers leur regard, nous découvrons que ce que nous appelons parfois des clichés est souvent la traduction simplifiée de quelque chose de beaucoup plus profond.
Et cette fascination continue de se transmettre. Il suffit d'observer la culture populaire américaine. Des millions de spectateurs suivent Emily in Paris. Les dernières saisons de Hacks, The Summer I Turned Pretty ou The White Lotus continuent de choisir la France. On peut sourire de ces représentations parfois caricaturales. Mais elles racontent quelque chose d'essentiel : à l'heure des réseaux sociaux, de l'intelligence artificielle et d'une culture mondialisée, la France continue d'occuper une place singulière dans l'imaginaire américain.
Un impact touristique et économique majeur
Et cet imaginaire finit souvent par devenir réalité. Cinq millions de visiteurs américains séjournent en France chaque année, générant 10 % des recettes touristiques du pays (source Atout France). Avant leur départ, nos clients nous écrivent. Non pas pour organiser un itinéraire, mais pour créer un compte à rebours avec leurs proches. Un avant-goût de voyage avant le tampon sur le passeport.
Cette histoire d'amour n'est pourtant pas née avec Netflix. Lors d'un road trip sur la côte Est américaine, nous avons été confrontées à l'origine de cette relation singulière. En visitant Monticello, la demeure de Thomas Jefferson, nous avons compris à quel point l'influence française demeure inscrite dans l'histoire américaine. Jefferson est arrivé en France en 1784 comme représentant d'une jeune nation encore en construction. Il en est reparti profondément marqué par les Lumières, la gastronomie, et une certaine conception française de la beauté comme expression du progrès.
Une admiration réciproque
Cette admiration continue de s'exprimer aujourd'hui de manière très concrète. « Les idées, lorsqu'elles sont aimées, traversent les océans et les siècles bien mieux que les marchandises. » Lorsque Notre-Dame de Paris brûle en 2019, les Américains figurent parmi les plus importants donateurs étrangers, collectant près de 60 millions de dollars pour sa restauration. Ils sont souvent les plus grands mécènes privés étrangers de notre patrimoine, du château de Versailles au Louvre.
Vivre aux États-Unis nous a également appris que cette admiration fonctionne dans les deux sens. Nous avons découvert chez les Américains une générosité, un optimisme et une capacité à encourager qui surprennent souvent les Français. Grâce à la Coupe du monde, des milliers de supporters tricolores ont découvert une Amérique bien différente de celle qu'ils imaginaient. Les réseaux sociaux regorgent de témoignages de visiteurs surpris par la gentillesse des habitants et leur hospitalité.
Un privilège rare : être une idée
L'Amérique nous rappelle que l'avenir appartient à ceux qui osent. La France rappelle que le progrès mérite d'être questionné. L'Amérique célèbre l'initiative. La France cultive l'esprit critique. L'une croit profondément au possible. L'autre continue de croire à la nécessité du débat. 250 ans après l'indépendance américaine, cette conversation continue.
Et peut-être devrions-nous, nous Français, apprendre à regarder notre pays avec le même regard que celui que nous rencontrons chaque jour chez nos clients américains. Peut-être devrions-nous commencer par reconnaître une réalité simple. La France est aimée. Bien au-delà de ses frontières. Bien au-delà de ses habitants. Pour sa capacité à faire rêver, à créer des lieux, des saveurs, des œuvres et des symboles qui finissent par appartenir à l'humanité tout entière. De la Promenade des Anglais à Nice à ce simple chocolat chaud à Paris.
Peut-être est-il temps de regarder cette affection américaine non comme une curiosité, mais comme une chance. Car dans un monde où tant de nations cherchent leur place, la France bénéficie d'un privilège rare. Celui d'être devenue une idée. Et les idées, lorsqu'elles sont aimées, traversent les océans et les siècles bien mieux que les marchandises.



