Le choc de l'annonce
Le 22 novembre 1963, Philippe Labro, alors journaliste pour France Soir, se trouve sur le campus de Yale pour tourner un documentaire sur le système éducatif américain. Il interviewe un professeur de français lorsqu'il voit arriver un jeune homme qui hurle : « The president has been shot ! » Labro abandonne immédiatement son équipe de tournage et prend la route pour Dallas.
« Je vois des camionneurs qui s’arrêtent sur le bord de la route et se mettent à pleurer, des stations essence qui mettent leur drapeau en berne », raconte-t-il. À New York, il prend un vol pour Dallas. « Je n’ai jamais vu un avion si silencieux. Tous les passagers ont un journal entre les mains. »
Arrivée à Dallas et rencontre avec Oswald
À Dallas, Labro se rend au poste de police. Il y retrouve François Pelou, correspondant de l’AFP, seul autre journaliste français présent. Dans le couloir du rez-de-chaussée, il voit débarquer Lee Harvey Oswald, encadré par des policiers en Stetson et bottes à talons biseautés. Oswald est emmené en salle d’interrogatoire, interrogé sans enregistrement ni sténographe.
« Que lisez-vous sur le visage d’Oswald ? Il sait qu’il est au centre du monde et il y a sur le coin gauche de sa lèvre un rictus qui m’interpelle. Que signifie-t-il ? “Je sais ce que j’ai fait” ? Ou “on m’embarque dans un truc, mais ce n’est pas moi” ? », s’interroge Labro. Oswald lance quelques mots aux journalistes, se disant « qu’un pigeon ».
Rencontre avec Jack Ruby
Au milieu de l’agitation, Labro remarque un petit homme en costume avec un chapeau, des rouflaquettes et des cheveux gominés. C’est Jack Ruby, futur assassin d’Oswald. Ruby entend l’accent français de Labro et s’approche : « Ah les Folies bergères ! » Il lui donne sa carte de visite et l’invite dans sa boîte de nuit. Labro note une petite bosse dans son dos, suggérant qu’il est armé.
Un policier propose à Labro de voir Oswald pour 10 dollars. Il monte au premier étage et aperçoit Oswald dans sa cellule, parlant à travers les barreaux à un proche. Oswald répète : « J’ai rien fait. »
L'assassinat d'Oswald
Le 24 novembre, Oswald est tué par Ruby dans le garage de la police de Dallas. Labro n’assiste pas à la scène : il est au téléphone pour fournir des articles à France Soir. Il arrive juste à temps pour voir Oswald sur le brancard et Ruby arrêté. « C’est le plus gros ratage de ma vie, mais j’ai vu aussi des choses que je suis pratiquement le seul aujourd’hui à pouvoir raconter », confie-t-il.
Labro est interrogé par le FBI un mois et demi plus tard. Deux agents viennent à Paris pour connaître au mot près ce que Ruby lui a dit. « Cela montre tout le travail qu’ils ont fait, même si ce rapport est critiqué et critiquable », estime Labro.
Les doutes et les théories
Labro ne croit pas à la théorie du complot, « jusqu’à preuve du contraire ». Il a mené sa propre enquête, grimpant au 6e étage du Texas School Book Depository Building, d’où Oswald aurait tiré. Il a reconstitué l’itinéraire d’Oswald après les tirs. « Pourquoi part-il en courant récupérer chez lui un pistolet et se dirige-t-il vers la station d’autobus qui mène au Mexique ? Pourquoi tue-t-il le policier Tippit qui le contrôle ? Parce qu’il est coupable. »
Il rencontre également le procureur Jim Garrison, qu’il décrit comme un manipulateur mythomane. « C’est un politicien qui cherche à se faire réélire, à se venger de plusieurs personnes et qui est assez lié à des membres de la mafia locale. Sa remise en cause de l’enquête a fabriqué une fiction qu’Oliver Stone a mise à l’écran avec JFK, un film très bien fait mais qui est un ramassis de contenus complotistes. C’est du cinéma. »
Les certitudes des enquêteurs
Le capitaine Fritz, chef de l’enquête, a fait part à Labro de ses certitudes quant à la culpabilité d’Oswald. Les policiers avaient les preuves : empreintes sur le fusil, témoignages, etc. Labro reconnaît des incohérences, comme la « balle magique » et la possibilité d’un deuxième tireur, mais reste sceptique faute de preuves formelles.
Interrogé sur les archives non rendues publiques, Labro explique : « Les seules archives qui restent sont celles qui donnent à la CIA et au FBI la possibilité de dissimuler leurs sources et leurs erreurs. Oswald avait tiré six mois avant sur un général avec le même fusil, un agent du FBI était censé le surveiller. »
Un destin tragique
Labro rappelle que Kennedy avait demandé que sa Lincoln décapotée soit utilisée et avait interdit au Secret Service de monter sur les marchepieds. « S’il y avait eu une petite bruine, il n’y avait pas d’assassinat », dit-il. Kennedy avait confié à Jackie : « On est arrivés chez les fous » et « Il suffit d’un type derrière une fenêtre avec un fusil pour me flinguer ».
« Cet homme était en danger permanent parce qu’il représentait la défense des droits civiques, il avait mis sous contrôle une partie des magnats du pétrole et empêché une troisième guerre mondiale lors de la crise des missiles de Cuba, ce qui n’arrangeait pas forcément le complexe industriel américain », analyse Labro. Il aurait été réélu, selon lui, et aurait évité le piège vietnamien. « C’était un mec intelligent, avec des défauts énormes. Il représente ce que j’ai le plus aimé en Amérique. »



