Dans les archives, le 11 mai 1981 reste gravé dans la mémoire de Gironde-sur-Dropt, un village situé à trois kilomètres en aval de La Réole, sur la rive droite de la Garonne. Ce jour-là, un orage de grêle d'une violence inouïe s'est abattu sur la commune, transformant le paysage en un champ de ruines. Pendant une demi-heure, un véritable bombardement de grêlons a tout détruit sur son passage : vignes, céréales, fruits et légumes, mais aussi toitures, voitures et mobiliers. Les dégâts étaient totaux, à 100 %.
L'odeur de la désolation
Trois jours après le cataclysme, une odeur étrange flottait sur le village. Le parfum fade et doucereux des feuillages hachés mêlés à la boue imprégnait l'air. Le paysage portait les stigmates de la violence : arbres abattus, enseignes déchiquetées, façades ravalées, crépis arrachés, tuiles brisées, fenêtres éventrées, carrosseries de voitures cabossées. Partout, des habitants en bottes s'affairaient à déblayer. Des hommes perchés sur les toits tentaient les premières réparations, tandis que des femmes faisaient sécher du linge souillé. On balayait, on raclait, on repoussait la boue, on ramassait encore des grêlons à la pelle. La grêle, tombée pendant une demi-heure, avait formé de véritables congères dans les rues.
Le récit des sinistrés
Josette Birac, propriétaire du magasin d'alimentation, raconte : « Il faisait sombre. C'était un peu avant 6 heures. Il a grêlé pendant cinq minutes, de la petite grêle. Puis ça s'est arrêté. Mon mari a dit : Attention, quand ça fait comme ça, ça repart plus fort. De fait, c'est reparti. On n'y voyait plus rien. Il y avait des grêlons gros comme des tomates. On aurait dit qu'on jetait des pierres. On aurait dit la guerre. » Elle n'a pas eu le temps de rentrer son mobilier de jardin, désormais en miettes. Une voisine, qui a voulu fermer ses contrevents, a eu les mains et les jambes couvertes de bleus. Chez elle, l'eau a traversé le toit, détruisant plafonds et literie.
Le maire, Jean Pauly, également conseiller général du canton de La Réole, confirme l'ampleur des dégâts : « Gironde-sur-Dropt est très rarement grêlé. De toute façon, il ne l'avait jamais été comme cela. Songez que la masse des grêlons était si importante qu'elle faisait des congères dans les rues ! Des volailles ont été tuées, des vaches blessées, des voitures cabossées, des toiles de 2 CV crevées. Presque toutes les maisons sont sinistrées et l'inventaire que nous avons entrepris sera long et très lourd. »
Des dégâts agricoles colossaux
Pour l'agriculture, le bilan est catastrophique. « C'est simple, tout est détruit », déclare le maire. La situation est dramatique, surtout pour les jeunes agriculteurs endettés après les inondations de 1977. Pourtant, leur moral est remarquable : « Pas de désespoir chez eux, ils n'en ont ni le goût ni le temps, mais une formidable envie de lutter. » Ainsi, une demi-heure après l'orage, ils téléphonaient déjà pour se procurer des plants de tabac ou de tomates afin de recommencer.
Mobilisation des autorités
Le maire a réuni les maires du canton dès le samedi après-midi, puis le conseil municipal en réunion extraordinaire le soir. Le dimanche, le directeur départemental de l'agriculture est venu sur place. Le lundi, le préfet a convoqué tous les maires des cantons touchés à la sous-préfecture de Langon. Jean Pauly insiste : « Il n'est pas dans l'intention des politiques ni de l'administration de laisser les choses en l'état. Il va falloir les aider, très vite. C'est une question de survie. » Il réclame une aide exceptionnelle, pas seulement des prêts ou des dégrèvements fiscaux, mais une aide immédiate du ministère de l'Intérieur.
Témoignages poignants
Michel Labarbe, 26 ans, installé depuis trois ans avec des dettes, a perdu toute sa production sous serre. Non assuré, il explique : « Ici, il ne grêle jamais ou c'est très rare. Et l'assurance est trop chère : elle mange une récolte tous les cinq ans. » Il espère replanter si des conditions favorables lui sont accordées. Les frères Cartier, qui ont monté une fabrique de carreaux rustiques, ont vu leurs hangars balayés. Sans aide, l'entreprise est menacée.
Pierre Latrille, seul agriculteur de la commune à produire des pommes de terre nouvelles, a tout perdu : 80 tonnes de pommes de terre, 8 hectares d'orge et 32 hectares de maïs. Il pourra réensemencer avec du maïs précoce, mais le rendement sera réduit de 30 à 40 %, et il doit racheter semences et engrais. Ses deux hectares de vigne ne donneront rien cette année et seront compromis l'an prochain. Malgré tout, il continuera à traiter son vignoble pour l'avenir.
Pierre Delas, vigneron de 75 ans, habite sur les coteaux de Pudéran, normalement à l'abri. Cette fois, l'orage a tout dévasté : plus une feuille sur la vigne, les arbres dépouillés, l'herbe décolorée. « Moi ce n'est rien, mais pensez aux jeunes. Comment ils vont faire ? Il faut qu'on les aide. Pour eux et pour notre terre. Pour que les paysans gardent l'espoir. » Sa femme ajoute : « C'est vrai qu'ici on a tout perdu. Mais on ne peut pas rester avec le désastre. Alors la première chose qu'on a faite, on a remis des fleurs pour les voir avant la vigne quand on sort de la maison… »
Cet article est tiré des archives de Sud Ouest, plongeant au cœur de la mémoire collective de la région depuis 80 ans.



