Alors que le monde est en proie au chaos et que l’Amérique semble devenue folle, l’Opéra de Paris programme cette année deux chefs-d’œuvre de l’opéra américain qui s’opposent à la situation actuelle : Nixon in China de John Adams, hymne à la diplomatie, et Satyagraha de Philip Glass, sorte de cantique pour la non-violence.
La genèse d'un opéra culte
Au début des années 1970, Phil Glass et Bob Wilson se rencontrent à New York et manifestent le désir de travailler ensemble. Le fruit en sera l’opéra Einstein on the Beach créé au Festival d’Avignon en 1976. Contrairement aux tentatives de l’époque pour déconstruire le théâtre lyrique, Phil Glass respecte la tradition du grand opéra en quatre actes et fait revivre le genre oublié de la comédie-ballet.
Pour le reste, tout est neuf. C’est moderne mais toujours lisible. Abstrait et classique à la fois. La chorégraphie est signée Andy de Groat (petit ami de Bob Wilson) puis Lucinda Childs. Le succès est immense. L’opéra fait le tour du monde. L’œuvre devient culte. Philip Glass songe alors à une trilogie d’opéras qui brossent le portrait « d’hommes qui ont changé le monde par la puissance de leurs idées ». Après Einstein, ce sera Gandhi dans Satyagraha (1980) et le pharaon Akhenaton dans Akhnaten (1984).
Une première française en 2025
Créé le 5 septembre 1980 à Rotterdam par l’Opéra des Pays-Bas, Satyagraha a tardé à être joué en France. La première n’a eu lieu qu’en 2025 à l’Opéra de Nice dans une mise en scène de Lucinda Childs. Battu d’une longueur, l’Opéra de Paris présente sa production confiée à deux chorégraphes, anciens danseurs de la fameuse Batsheva Dance Company de Tel Aviv, l’une américaine, Bobbi Jene Smith, l’autre israélien, Or Schraiber. À la baguette, le chef allemand Ingo Metzmacher, grand spécialiste de ce répertoire et auteur d’un livre intitulé N’ayez pas peur des nouveaux sons. Non seulement l’oreille n’est pas effrayée, mais le cœur s’emballe. Dans sa grande majorité, le public est conquis. Curieusement, ce sont les musiciens professionnels qui regimbent à entrer dans l’univers de Glass. Renseignement pris, l’orchestre de l’Opéra de Paris souffre dans cette partition qui fait la part belle à la musique minimaliste. La répétition infinie d’arpèges n’est pas du goût de ces virtuoses dont l’ouverture d’esprit n’est pas la qualité maîtresse.
Chez Philip Glass, la simplicité cache la complexité. Il faut être très concentré pour jouer des accords qui semblent toujours semblables sans être jamais tout à fait les mêmes. Un abandon (contrôlé) de l’interprète est nécessaire pour que la musique devienne hypnotique. Professionnels avant tout, les musiciens ont réussi ce miracle de transparence qui défie les lois du temps et de l’espace. Si solistes et chœurs sont exceptionnels, le contre-ténor Anthony Roth Costanzo est inoubliable. Habitué des rôles baroques, il a créé l’événement à Los Angeles dans Akhnaten. Sa voix pure porte le chant déchirant écrit par Philip Glass. Car la musique est non seulement envoûtante, mais d’une expressivité qui serre le cœur. Au vocabulaire de la musique minimaliste, le compositeur américain a ajouté la vocalité verdienne, la grammaire mozartienne et les couleurs du flamenco. Glass a réuni un grand orchestre de cordes et de bois (ni cuivres ni percussions) en cherchant à retrouver le son de son propre ensemble de musique minimaliste. Pour lier la sauce, il a ajouté un orgue. Et a souvent pensé au son des symphonies de Bruckner. En effet, il y a une parenté avec le Ménestrel de Dieu dans cette mélodie infinie et la pureté d’âme de cette élévation.
Une danse hautement spiritualisée
L’opéra aurait tout l’air d’un oratorio dénué d’action sans l’intervention de la danse qui ouvre l’espace et stimule l’imaginaire. Mystérieusement reliés, texte, musique et danse semblent évoluer librement, sur des plans différents, et se rejoignent en des acmés d’extase. Les douze danseurs (douze comme des disciples) ont des gestes répétitifs (comme la musique) mais qui changent imperceptiblement. Ils viennent de tous horizons (l’une d’elles est même quadrille à l’Opéra) et incarnent une danse hautement spiritualisée.
Satyagraha – qui signifie « attachement à la vérité » en sanskrit – est le nom que Gandhi a choisi pour sa théorie de désobéissance civile par la non-violence. Il l’a élaborée en Afrique du Sud, entre 1893 et 1914, face à l’apartheid. Puis il a correspondu avec Tolstoï et Tagore. Avant de s’opposer à l’Empire britannique. L’opéra en trois actes de Phil Glass suit les figures de Tolstoï, Tagore et Martin Luther King, l’héritier de Gandhi. Ce sont des rôles muets dont la présence est permanente sur scène.
Construit par Constance De Jong, le livret puise sa substance dans la Bhagavad-Gita, texte fondamental de l’hindouisme. Partie centrale du long poème épique Mahabharata, c’est un dialogue entre le prince Arjuna et la divinité Krishna. Sur le champ de bataille, Arjuna arrête de combattre et réfléchit au sens de la guerre. Le texte énonce les grands principes de sa philosophie. Phil Glass a choisi de garder la langue originale du sanskrit (le latin des Hindous). Pour Gandhi, il ne s’agit pas de rester passif ou hésitant face à ce dilemme, mais d’agir. La non-violence est action. Humilité armée d’une volonté inflexible. Ça exige du courage. Le refus d’obéir ne doit pas travestir la lâcheté. Le but est de résoudre les conflits sans violence, pas de s’en laver les mains. Après la Grande Guerre et dans un siècle d’une rare violence, l’idée est révolutionnaire. La beauté de la partition est telle, l’interprétation parvient à un tel degré d’équilibre et de perfection, le message est tellement fort en ces temps troublés que cela fait de Satyagraha l’un des spectacles les plus « essentiels » qu’on puisse voir sur une scène, en tout lieu et par tout temps.
À l’Opéra de Paris – Garnier – jusqu’au 10 mai.



