L'ethnologue Pia Torregrossa, spécialiste des rites et des objets, publie une enquête fascinante intitulée Le Théâtre des enchères (éditions du Seuil, 2026). Pendant quatre ans, elle a infiltré les salles des ventes françaises, de Drouot à Paris aux commissaires-priseurs de province, pour observer les comportements des enchérisseurs et des vendeurs.
Un microcosme des passions humaines
Torregrossa décrit les salles des ventes comme des « théâtres où se jouent les passions qui traversent la société ». Selon elle, ces lieux sont le reflet des obsessions contemporaines : la quête de distinction sociale, la nostalgie du passé, ou encore la spéculation financière. « On y voit des collectionneurs prêts à tout pour acquérir un objet rare, mais aussi des familles qui vendent les biens d’un proche défunt, avec toute la charge émotionnelle que cela implique », explique-t-elle.
L’enquête s’appuie sur plus de 200 entretiens et des observations participantes dans une cinquantaine de ventes aux enchères. Torregrossa a ainsi suivi le parcours d’objets emblématiques : une montre de poche ayant appartenu à un résistant, un tableau de maître controversé, ou encore une collection de poupées anciennes.
Les enchères, miroir des inégalités
L’ouvrage met en lumière les mécanismes de pouvoir à l’œuvre dans les salles des ventes. « Les enchères sont un lieu où se reproduisent les hiérarchies sociales », note Torregrossa. Les plus riches peuvent s’offrir des objets à des prix astronomiques, tandis que les petits collectionneurs sont souvent exclus. Elle cite l’exemple d’une vente aux enchères caritatives où un tableau de Monet a atteint 1,2 million d’euros, alors que des œuvres d’artistes contemporains moins connus peinaient à trouver preneur.
L’ethnologue analyse également le rôle des commissaires-priseurs, qu’elle qualifie de « metteurs en scène » des enchères. Leur parole et leur gestuelle influencent les décisions des enchérisseurs. Torregrossa rapporte que dans 30 % des cas, les enchères dépassent les estimations initiales, un phénomène qu’elle attribue à l’émotion collective.
Une société en mutation
Au-delà du simple marché de l’art, Torregrossa voit dans les salles des ventes un indicateur des évolutions sociétales. La montée des ventes en ligne, accélérée par la pandémie de Covid-19, transforme les pratiques. « Désormais, 40 % des transactions se font via des plateformes numériques, ce qui change la nature de l’interaction », précise-t-elle. Cette digitalisation favorise une nouvelle génération d’acheteurs, plus jeunes et plus connectés, mais aussi une standardisation des objets mis en vente.
L’enquête aborde également la question des objets dits « de mémoire », comme les souvenirs de famille ou les objets liés à des événements historiques. Torregrossa souligne que ces objets suscitent des enchères passionnées, parfois disproportionnées par rapport à leur valeur marchande. « Ils incarnent des récits personnels et collectifs, ce qui leur confère une valeur affective inestimable », explique-t-elle.
Un regard neuf sur un univers méconnu
Avec Le Théâtre des enchères, Pia Torregrossa offre un regard inédit sur un univers souvent réservé aux initiés. Son travail, salué par la critique, est déjà considéré comme une référence en ethnologie contemporaine. L’ouvrage sera disponible en librairie à partir du 15 juillet 2026.



