Tous souhaitent que cela n’arrive jamais. Mais s’y préparent, pour l’instant sur le papier. Face à une guerre sans fin en Ukraine et un risque d’extension du conflit dans la zone Otan à l’est de l’Europe, les tutelles militaires et civiles anticipent les conséquences sur notre système de santé d’un engagement de la France aux côtés de ses alliés. Qui, faute de planification d’une réponse coordonnée, pourrait être préjudiciable.
Un défi majeur pour la santé
« L’hypothèse d’engagement majeur [HEM] constitue un défi important pour la santé, explique Pierre Carli, professeur émérite à l’université Paris Cité, président du Conseil national de l’urgence hospitalière, expert des problématiques des situations sanitaires exceptionnelles et des catastrophes en Europe. Il ne faudrait pas que l’engagement soit synonyme d’une crise comme celle du Covid-19 et qu’il nous empêche de dispenser des soins de qualité, faute de réflexion et d’organisation. »
Rapatriement des militaires blessés, tri et répartition sur le territoire national, réorganisation du système de soins, solidarité avec les civils touchés : si toutes les réponses ne sont pas encore arrêtées, aucun aspect de la stratégie ne reste dans un angle mort.
Coopération civilo-militaire renforcée
En matière de santé, la coopération civilo-militaire est ancienne et est notamment revenue sur le devant de la scène lors des attentats de 2015. Mais depuis plus de deux ans, les liens entre le ministère de la Santé et celui des Armées se font particulièrement étroits. En 2025, par le biais de deux circulaires, la ministre de la Santé, Catherine Vautrin (nommée, en octobre de la même année, ministre des Armées et des Anciens Combattants), demandait aux hôpitaux de se tenir prêt à un potentiel conflit. « Je ne pense pas qu’il y ait eu dans l’histoire contemporaine autant de réflexion et de travaux communs qu’à l’heure actuelle », estime le médecin général (MG) Erik Czerniak, chef de la division opérations du Service de santé des armées (SSA).
Le rôle central du Service de santé des armées
Pas question d’envoyer des soignants civils à proximité du champ de bataille, à l’exclusion d’éventuels réservistes. Le SSA reste la réponse de première ligne. « Notre métier est de soutenir les forces armées dans le cadre d’opérations, explique le MG Czerniak. Et donc de soigner les militaires français, alliés et même ennemis. » Agile et réactif, le SSA reste limité en termes de capacités humaines. « Nous comptons 14 000 personnes, dont environ 2 100 médecins », indique le médecin militaire. Passé l’urgence, les soldats incapables de retourner au combat, en cours de traitement ou stabilisés, seront évacués vers le territoire national. « Ces évacuations font l’objet de réflexions, explique le Pr Pierre Carli. Elles pourraient être organisées à partir de bases arrière, sous contrôle militaire, mais avec le concours d’équipes civiles formées. »
Le savoir-faire français en matière de transports interhospitaliers longue distance − notamment par voie ferroviaire − acquis pendant la pandémie de Covid, et qui a fait ses preuves s’agissant de survie, est précieux. « Un des enjeux serait d’éviter l’arrivée de pics de blessés en France et de lisser au mieux les flux », précise le médecin des armées. Les hôpitaux militaires, aujourd’hui occupés par une majorité de patients civils, seraient logiquement les premiers à se remplir. Alors, on pense d’ores et déjà à y faire de la place. « La priorité serait le transfert de la patientèle actuelle des hôpitaux nationaux d’instruction des armées, qui ont besoin de tout leur personnel, vers le système de santé civile », détaille le Pr Pierre Carli.
Anticipation dans les régions
Cette question est déjà étudiée par François Crémieux, directeur général de l’Assistance publique-Hôpitaux de Marseille (AP-HM), conjointement à l’agence régionale de santé (ARS) Paca. Les premières réunions autour des enjeux de l’hypothèse d’engagement majeur ont eu lieu. « Nous échangeons par exemple autour du nombre de patients civils pris en charge en neurochirurgie à l’Hôpital d’instruction des armées Sainte-Anne, à Toulon, ou de polytraumatisés à celui de Laveran, à Marseille, indique-t-il. Et la capacité de l’AP-HM à les absorber si ces établissements se refermaient aux populations civiles ou si leur personnel devait être déployé ailleurs. En pratique, l’hôpital militaire de Laveran accueille aujourd’hui des urgences des quartiers Nord de Marseille. » Le directeur général se tient prêt à anticiper les besoins en permanence pour « qu’au moment venu », « en fonction de ce que seront les contraintes du Service de santé des armées », l’AP-HM soit en mesure de prendre le relais.
Préparation des hôpitaux civils
Les hôpitaux civils doivent se tenir prêts à accueillir les blessés en cas de débordement des huit hôpitaux militaires que compte la France. « La création de centres médicaux de transit, et de points d’entrée “hub”, conçus pour accueillir les blessés à leur arrivée sur le territoire national, est en cours de discussion », explique le Pr Carli. Charge ensuite aux ARS et autres acteurs de santé publique, forts de leur connaissance du maillage territorial des établissements de santé, d’organiser les parcours de soins entre structures hospitalières existantes et structures ambulatoires encore à imaginer, peut-être dans des casernes vides ou autres hôtels désaffectés.
Les institutions dessinent les contours du profil des patients qu’ils devraient prendre en charge. « Aujourd’hui, à l’échelle des établissements et des ARS, il a été déterminé qu’il s’agirait de patients nécessitant des chirurgies lourdes, des soins de rééducation et de réadaptation, ainsi que des accompagnements psychologiques et psychiatriques », rapporte Zaynab Riet, déléguée générale de la Fédération hospitalière de France.
Leçons de la guerre en Ukraine
Les leçons de la guerre en Ukraine et ses dizaines de milliers d’amputés et de gueules cassées ont été apprises. Les parcours de soins sont anticipés comme longs et complexes. « Les prises en charge de ces patients très spéciaux, souvent devenus résistants aux antibiotiques, sont ponctuées de nombreuses chirurgies, par exemple dans le cas d’atteintes maxillofaciales, de phases d’hospitalisation, entrecoupées de périodes de réadaptation fonctionnelle », explique le Pr Carli. Elles nécessitent des compétences chirurgicales, médicales et de rééducation très importantes « que nos soignants n’appréhendent pas encore dans toutes leurs dimensions », précise le médecin.
Un énorme défi
La réponse à la HEM dépasse l’accueil des blessés. « Dans le cas d’un tel conflit, nous nous retrouverions dans un contexte très difficile, face aussi à une augmentation des besoins de santé des victimes civiles de ce conflit, blessées ou réfugiées à l’échelle de toute l’Europe », admet le Pr Carli. En dépit de tous les plans du monde, maintenir une qualité des soins pour les victimes de guerre au sens large et pour la population française, le tout dans un contexte de difficulté d’approvisionnement et des tensions politiques serait un énorme défi. La divulgation des circulaires ministérielles l’année passée n’avait pas manqué de crisper une partie des syndicats de soignants et de la population générale alors que l’hôpital public, malgré une augmentation de moyens, reste sous tension.
« La réponse, ce n’est pas de dire que l’on n’a pas les moyens, mais de s’organiser avec les moyens qu’on a, tranche l’expert. Nous réfléchissons par exemple à rappeler des personnels de santé récemment mis à la retraite pour augmenter la capacité de soins. » Le MG Erik Czerniak connaît les limites de l’exercice. « Le plan est la première victime de la guerre, lâche-t-il. Les choses se déroulent rarement comme prévu. Mais penser aux options, élaborer des scénarios, s’entraîner ne sont jamais vains. Le plan pousse notamment nos ennemis à y réfléchir à deux fois avant de nous faire basculer dans un conflit. » Mieux vaut prévenir que guérir.



