Diagnostiqué de la maladie de Crohn à 13 ans, le Français Alexandre Müller se confie sur son combat invisible, à l'occasion de la sortie de son livre et avant son entrée en lice au Challenger de Bordeaux. C'est un combat qu'il mène au quotidien, en plus de celui déjà bien prenant de mener une carrière de tennisman professionnel le plus haut possible.
Un double défi quotidien
Diagnostiqué de la maladie de Crohn à seulement 13 ans, Alexandre Müller (105e) vit un double défi chaque jour sur le circuit. L'un d'eux est invisible, enfoui au cœur de ses intestins. Malgré les contraintes quotidiennes et les crises ponctuelles, le Français de 29 ans a atteint en 2025 la 38e place mondiale et glané un titre en ATP 500 à Rio. À l'occasion de la sortie de son livre consacré à son parcours, il se confie à Sud Ouest, avant son entrée en lice au Challenger de Bordeaux.
L'annonce à 13 ans
Quand un médecin vous annonce à l'âge de 13 ans que le tennis à haut niveau c'est fini avec votre maladie, comment l'avez-vous encaissé pour réussir malgré tout à faire carrière ? « Ça a été un coup dur que ce soit pour moi ou pour ma famille, un moment compliqué à digérer. Avec l'aide du staff médical, le soutien de ma famille, il fallait déjà comprendre ce qu'est cette maladie avant de s'enflammer parce qu'à mon âge, on me dit ça mais je ne connaissais même pas la maladie de Crohn… On s'est d'abord renseigné, le médecin de la Fédération m'a dit que je pouvais quand même faire du sport de haut niveau, alors on est reparti. Mes parents ont évoqué la reprise des études mais je ne l'envisageais pas du tout. Mon esprit est resté concentré sur le tennis. »
Un calvaire au Creps
Garder secret vos soucis de santé quand vous êtes au Creps dans le Var, si jeune et entouré de vos pairs, a dû être difficile et éprouvant… « C'était un calvaire oui et surtout les symptômes sont allés crescendo. Au début, l'inflammation est à son minimum, donc j'allais quatre, cinq fois aux toilettes, comme une gastro. Plus les mois passaient, plus ça devenait un enfer, jusqu'à 30-40 fois par jour aux toilettes. C'est devenu très dur à cacher. À partir de quelques mois, je n'allais vraiment pas bien et quand on faisait des footings, je vivais des moments compliqués. Au final, je suis rentré un week-end chez mes parents, ils ont fini par comprendre que j'étais à bout. Et j'ai bien fait de leur dire pour pouvoir enfin avancer sur les examens et savoir ce que j'avais. »
La frustration de la performance
En ayant été 38e mondial avec un titre en ATP 250 et une finale en ATP 500, est-ce frustrant de se dire que vous auriez pu aller plus haut sans cette maladie ? « Aujourd'hui, ce que j'espère, c'est finir ma carrière avec zéro regret. Bien sûr, je pense que sans elle, j'aurais forcément pu gratter quelques victoires importantes supplémentaires par-ci par-là et donc un meilleur classement. Mais il n'y a aucune excuse, la maladie fait partie de moi, de mon histoire. Elle m'a aussi forgé un gros mental sur le court et en dehors, une capacité à résister à la douleur, de connaître mon corps à la perfection, quand ça va ou pas. »
Deux adversaires
Avec des contraintes pour manger, s'hydrater, se médicamenter face à une douleur, vous ne vous battez pas avec les mêmes armes que vos adversaires… « Je me bats contre deux adversaires, la maladie et le joueur en face. Le plus compliqué avec mes douleurs, ce sont les avant et après matchs. Quand je suis sur le court, c'est surtout l'hydratation qu'il faut gérer, je dois me contrôler même quand j'ai très soif. Si je bois trop, ça devient plus dur. Je préfère avoir soif et jouer à 100 %. Ce qui est paradoxal, c'est que je prends du plaisir quand c'est difficile, quand je suis à 5-5 au troisième après trois heures de match. »
Des limites mentales repoussées
Avez-vous déjà atteint votre limite ? « Je pense que je ne l'ai pas encore atteinte. J'ai encore un exemple ce matin (jour de l'interview, NDLR). Pour retrouver mon meilleur niveau (après une blessure au mollet), j'enchaîne les grosses journées d'entraînement. Ce matin, je pensais que je n'avancerai plus après une première heure de boulot et au final, je me suis relancé dans la tête, comme quelqu'un qui débute un match et je me suis envoyé deux heures de plus d'intensité. C'est vraiment la tête qui dicte tout et pour l'instant, je n'ai pas encore réussi à atteindre mes limites mentales. »
Un épisode marquant au Masters 1000 de Paris
Dans votre livre, vous racontez un épisode avant le Masters 1000 de Paris en octobre dernier qui illustre bien votre combat et votre résilience… « Oui, j'avais essayé une nouvelle boisson de récupération parce que je tente de trouver des petites choses en plus pour mieux m'hydrater. Avec la maladie de Crohn, mon corps ne l'a pas du tout bien encaissé. Je suis parti en crise à partir de la fin de mon premier tour remporté au Masters 1000. J'ai passé une nuit épouvantable, à enchaîner les passages aux toilettes et j'ai perdu le lendemain 7-6 au troisième contre Auger-Aliassime (qui a atteint la finale, NDLR). Pendant pratiquement deux semaines, j'étais en crise parce que je ne peux pas prendre de cortisone tant que je suis en période de tournoi, vu que c'est considéré comme du dopage. »
Transmettre un message d'espoir
L'objectif de ce livre est de transmettre votre combat à ceux qui sont aussi touchés par cette maladie ? « Oui, je reçois énormément de messages positifs à propos de ma maladie, d'autres personnes touchés par cette maladie qui me remercient d'en parler davantage pour faire avancer la science et les traitements. J'ai reçu récemment un message de parents qui ont leur fils qui a eu le même diagnostic. Donc dans ce livre, j'essaie de donner quelques astuces et montrer qu'on peut faire de belles choses malgré tout. »
Risques pour la santé après la carrière
Pousser autant votre corps peut-il avoir des risques pour votre santé après votre carrière ? « Ce n'est pas lié au tennis, seulement à la maladie, mais j'ai un risque plus élevé de déclencher un cancer du côlon. S'il y avait plus de risques pour ma santé, j'aurais réfléchi parce que je tiens à la vie quand même. »
« Outsider, mon combat invisible contre la maladie », d'Alexandre Müller, éditions Alisio, 176 pages, 19,90 euros.



