La société a une idée très précise de ce que devrait être une « bonne victime » de violences sexuelles. Cette figure idéale, bien que rarement explicite, influence profondément la manière dont les plaintes sont reçues, instruites et jugées. Elle est silencieuse, mais pas trop ; elle a résisté, mais sans se débattre de manière excessive ; elle a porté plainte rapidement, mais sans chercher la vengeance. Surtout, elle est irréprochable : sa vie privée, son passé, son comportement au moment des faits ne doivent prêter le flanc à aucune critique.
Les critères implicites de la victime parfaite
Cette construction sociale repose sur une série de présupposés qui, cumulés, dressent un portrait très restrictif. La bonne victime se doit d’être choquée, traumatisée, mais en même temps capable de relater les faits avec une précision clinique. Elle ne doit avoir aucun antécédent psychiatrique, aucune addiction, aucune vie sexuelle jugée « désordonnée ». Son habillement, son langage, son milieu social sont scrutés. Si elle a bu, si elle a flirté, si elle a tardé à parler, elle s’expose au soupçon.
L'impact sur les procédures judiciaires
Ce filtre implicite a des conséquences directes sur le traitement des affaires. Les enquêteurs, les avocats, les juges, imprégnés de ces stéréotypes, peuvent écarter des témoignages qui ne correspondent pas au moule. Les plaignantes qui ne cadrent pas avec ce profil idéal voient leurs chances de voir leur plainte aboutir diminuer considérablement. On leur oppose des questions intrusives sur leur passé, on relativise leur souffrance, on les accuse de chercher une revanche ou de l’argent.
- La temporalité de la plainte : Une plainte immédiate est souvent perçue comme plus crédible, alors que le traumatisme peut entraîner un mutisme prolongé.
- La réaction lors de l'agression : La sidération, la paralysie, sont des réponses fréquentes mais mal comprises, souvent interprétées à tort comme une forme de consentement.
- Le profil de l'accusé : Si l'agresseur est une personne respectée, intouchable, la victime se heurte à un mur de défiance.
Un obstacle à la libération de la parole
L’existence de ce modèle de « bonne victime » constitue un frein majeur à la libération de la parole. De nombreuses femmes, conscientes de ne pas correspondre à ces critères, renoncent à porter plainte. Elles anticipent le discrédit, l’humiliation d’un contre-interrogatoire qui les mettra en accusation. Le mouvement #MeToo a permis une prise de conscience, mais les mentalités évoluent lentement. Les stéréotypes ont la vie dure, et le système judiciaire, malgré des réformes, peine à s’en défaire.
Vers une nécessaire évolution des mentalités
Pour que justice soit rendue, il est urgent de déconstruire cette figure mythique. Chaque victime est unique, et son parcours, ses réactions, son histoire ne devraient pas être jugés à l’aune d’un standard irréaliste. Les professionnels du droit doivent être formés aux spécificités des violences sexuelles, aux mécanismes du traumatisme, aux biais inconscients. La société dans son ensemble doit apprendre à écouter sans préjugés, à croire sans conditions. Ce n’est qu’à ce prix que la parole des victimes pourra être véritablement entendue et respectée.



