Procès d’un adolescent victime de violences extrêmes : le combat pour la dignité
Procès d’un adolescent victime de violences extrêmes

Un adolescent face à ses bourreaux présumés

Il approche de ses 16 ans. Lorsque nous le rencontrons, accompagné de sa mère, au cabinet de son avocate, Sacha* garde un visage impassible. Il fait face, refusant de laisser transparaître les blessures que neuf adolescents, âgés de 14 à 16 ans au moment des faits le 20 décembre 2024, sont soupçonnés de lui avoir infligées.

Seuls sa mère, Stéphanie*, son avocate, Me Caty Richard, et son psychothérapeute connaissent la part de lui qui est restée dans cette forêt de la région parisienne, alors qu’il n’avait que 14 ans. Ils mesurent chaque jour les répliques du séisme qui a emporté son adolescence.

Un procès pour viol et actes de barbarie

Ce lundi, il doit à nouveau affronter ses bourreaux présumés. Huit d’entre eux sont jugés à partir d’aujourd’hui par le tribunal pour enfants pour viol, actes de torture ou de barbarie, et violences volontaires aggravées commises en réunion, avec arme et préméditation. Le neuvième impliqué sera jugé ultérieurement par la cour d’assises des mineurs.

Derrière ces infractions se cachent la souffrance et l’humiliation vécues par Sacha lorsqu’il a été emmené dans un bois où il a été « fracassé », comme l’explique son conseil, Me Caty Richard. Le terme est fort, mais il semble faible au regard des sévices qui lui ont été infligés.

La terreur visible sur son visage

À la nuit tombée, il a été mis à nu, battu par cette horde à coups de poing, de pieds, de branches, de bûches et de marteaux brise-vitre apportés sur place pour ce guet-apens. Il a été obligé de s’humilier par la parole et par le geste. Les enquêteurs ont décrit « la terreur visible » sur son visage dans la vidéo. Car, violence dans la violence, les adolescents ont largement filmé ce qu’ils lui ont fait subir et l’ont diffusé. Lui n’a jamais regardé, il a tout vécu. Les médecins lui ont attribué 81 jours d’incapacité totale de travail.

Après les faits, Sacha s’est tu, incapable de raconter l’indicible. Il pense que son cerveau a « fait exprès d’oublier », qu’il a comme disjoncté, incapable d’engranger tant de douleur. Mais le souvenir est revenu progressivement, hantant son sommeil et ses journées, pendant lesquelles il est victime d’attaques de panique, pensant reconnaître certains de ses agresseurs au détour d’une rue.

Les ravages d’un déferlement de violences

Aujourd’hui encore, il peine à mettre des mots sur ce qu’il ressent et à décrire l’ampleur des ravages de ce déferlement de violences. Alors sa mère répond aux questions qui le laissent sans voix. « Ils ont tout nié de lui, sa sensibilité, son intimité, ils en ont fait un objet sacrificiel », explique Me Richard. « Ce procès doit lui redonner sa dignité. » Et statuer sur le devenir de ces mineurs, si jeunes et déjà à l’orée de la barbarie.

Sacha et sa mère ont accepté de se confier au Point en présence de leur avocate, qui les accompagne depuis un an, suite à l’agression dont a été victime l’adolescent. Une agression qui a anéanti sa confiance en l’autre.

Peut-on réinsérer des auteurs de violences extrêmes ?

Quand on a versé dans des violences aussi extrêmes, peut-on être ramené vers la société ? Comment réinsérer ? « Je suis malheureusement assez pessimiste sur la capacité de certains à évoluer positivement », constate l’avocate. « Certains sont issus de familles extrêmement dysfonctionnelles et ont un parcours de vie compliqué. Ce qui s’est passé montre qu’il y a encore du travail à faire sur la remise en cause des réseaux sociaux, des jeux vidéo hyperviolents, sur la détection et la prise en charge en amont des violences des enfants pouvant devenir des agresseurs. On constate qu’il y a encore une forme d’aveuglement contre le harcèlement. Sacha en a fait les frais. »

Car ce jeune adolescent a été battu par une meute suspectée d’avoir pris le relais de son harceleur, dans la même classe que lui. Un élève de troisième dont il était devenu la bête noire depuis la rentrée, mais qui était puni par ses parents le soir du guet-apens, il n’y a donc pas participé. Sacha et Stéphanie ont accepté de répondre aux questions du Point juste avant le procès.

Le témoignage de Sacha et de sa mère

Le Point : Comment vivez-vous l’ouverture de ce procès ?

Sacha : Ça fait du bien parce qu’il va y avoir justice, mais ça fait aussi bizarre. Je vais devoir témoigner, mon psychothérapeute m’a aidé en ce sens. Il me suit depuis mars 2025. Pour la plupart, je ne les ai pas revus depuis les faits. Ils étaient tous soit détenus soit en centre éducatif fermé.

Stéphanie : Sincèrement, qu’ils prennent 5 ans, 10 ans ou 50 ans, ça ne réparera rien. Mais j’ai besoin d’être face à eux. Je n’en avais aperçu qu’un avant tout ça, le harceleur. C’était lors d’une réunion de prérentrée, et il était déjà dans l’insolence, imbu de sa personne avec un ego surdimensionné. Situation qui faisait rire ses parents. Je pense que certains des adolescents peuvent se réinsérer, revenir dans le droit chemin, ils ont pris conscience de ce qu’ils ont fait. Mais d’autres sont irrattrapables, quand vous voyez qu’ils ont re-commis des violences depuis.

Comment as-tu pu reprendre ta scolarité ?

Sacha : Je suis revenu au collège quelques semaines après l’agression. Je ne voulais pas changer d’établissement. Aujourd’hui je suis en première année de CAP.

Stéphanie : L’équipe du collège a été très bien après ce qui lui est arrivé, il a bénéficié d’un suivi très adapté. En revanche, ils n’avaient rien voulu entendre quand je les alertais sur les problèmes que rencontrait mon fils avant le drame. Le jour même du guet-apens, je les ai sollicités parce que Sacha avait été malmené dans l’établissement mais ils n’ont pas réagi. Sacha ne voulait plus aller au collège tellement la situation était devenue difficile.

Les enquêteurs estiment avoir identifié un « engreneur », celui par qui tout a commencé selon eux. Celui que nous appellerons Gaëtan*, qui harcelait Sacha, est pourtant celui qui risque le moins pénalement, comment le vivez-vous ?

Stéphanie : C’est quelque chose qui est difficile à vivre, à supporter. Gaëtan a harcelé mon fils. Sans lui, rien ne serait arrivé et pour moi c’est lui qui mérite la plus haute sanction pénale. Mais effectivement, il n’était pas dans la forêt, parce qu’il avait été puni par ses parents ce soir-là. Alors il joue là-dessus.

Avez-vous envie d’entendre les parents de ces adolescents et qu’attendez-vous des jeunes eux-mêmes ?

Stéphanie : J’ai besoin d’entendre ces parents. J’élève deux enfants toute seule, je pars à 6 h 30 le matin, je rentre à 20 heures le soir, je fais comme je peux, et je ne fais sûrement pas tout bien. Le père de Gaëtan, j’en ai fait mon deuil, il protège son fils, j’ai même entendu dire qu’il avait fait du grabuge dans le bureau de la juge. Les agresseurs, eux, ils ont quasi tous reconnu les faits. Mais je veux qu’ils s’excusent. Des explications, je crois qu’il n’y en a pas à donner. Ils sont partis dans un état de violence, c’était à celui qui allait faire le plus de mal. Ils se sont engrenés les uns les autres, avec un cerveau de poulpe.

Qui redoutes-tu de revoir le plus ?

Sacha : Pour moi, c’est Frédéric*, parce que c’était mon meilleur pote.

Stéphanie : Ses parents sont carrés, c’est ce qui pose question. Moi je me demande si ce n’est pas Frédéric qui est aussi instigateur derrière cette agression, avec Gaëtan dont il s’est rapproché en fin d’automne. Même ses parents ont vu qu’il avait changé depuis qu’il était avec Gaëtan. Il a copié le comportement de la bande.

La vidéo de ton agression a été diffusée sur les réseaux sociaux, comment l’as-tu vécu ?

Sacha : (reste silencieux)

Stéphanie : Il ne l’a pas vue, mais je veux que les juges la voient, que les parents voient ce qu’ont pu faire leurs enfants. Et je veux que ces jeunes regardent cette vidéo à l’audience, qu’ils comprennent qu’on n’est pas dans un jeu vidéo. Quand ils ont voulu étrangler Sacha pour qu’il « arrête de respirer », ils avaient l’idée que, comme dans les jeux vidéo, il serait « reparti », puisqu’on n’est jamais mort dans les jeux vidéo. Quand vous laissez des jeunes jouer des heures durant à GTA et Fortnite, voilà le résultat.

Comment vis-tu depuis ?

Sacha : (reste silencieux)

Stéphanie : Ce sont les séances d’EMDR (Désensibilisation et retraitement par les mouvements oculaires) qui l’ont aidé. Il y a des choses qu’il n’a comprises qu’après. Il a encore des cauchemars, des flash-back, et des attaques de panique dans la rue, où régulièrement il croit voir ses agresseurs. L’autre séquelle, c’est que toute confiance en l’autre a disparu, aujourd’hui je suis son seul monde. Et tout ça a fait exploser notre famille.

*Prénom modifié