Deux réactions diamétralement opposées de part et d'autre de l'Atlantique
La publication par le ministère de la Justice américain de plus de trois millions de nouveaux documents liés à Jeffrey Epstein, l'architecte d'un vaste système d'exploitation sexuelle impliquant des mineures, a déclenché des réactions radicalement différentes en Europe et aux États-Unis. Depuis la mise en ligne de ces fichiers le 30 janvier, une série de démissions a secoué plusieurs pays européens, alors que l'impact sur le sol américain reste limité. Bien que la simple mention d'un nom dans ces dossiers ne constitue pas une preuve de culpabilité ou de connaissance des crimes, de nombreuses personnalités doivent désormais répondre de leur proximité avec le prédateur sexuel, déjà condamné en 2008 pour racolage de mineures.
Une tempête politique frappe le Vieux Continent
En Europe, la publication des "Epstein Files" a contraint plusieurs responsables à quitter leurs fonctions. En France, l'ancien ministre de la Culture Jack Lang a proposé sa démission de la présidence de l'Institut du monde arabe à Paris le 7 février, après que les documents aient révélé plus de six cents échanges avec le financier américain, incluant des invitations à des rendez-vous dans la capitale. En Norvège, l'ex-Premier ministre Thorbjørn Jagland fait l'objet d'une enquête pour corruption liée à sa relation supposée avec Epstein, mise au jour par ces mêmes dossiers. En Slovaquie, Miroslav Lajčák, conseiller du Premier ministre Robert Fico, a quitté son poste après la divulgation d'un message de 2018 où il plaisantait avec le criminel, qui lui promettait de lui présenter des femmes.
Le gouvernement Starmer plongé dans la tourmente au Royaume-Uni
La situation la plus critique se joue au Royaume-Uni, où le gouvernement du travailliste Keir Starmer est en proie à une violente polémique. Celle-ci concerne la nomination de Peter Mandelson, figure du Labour, comme ambassadeur britannique aux États-Unis, alors qu'il avait été limogé en septembre dernier en raison de ses liens avec Epstein. Les derniers documents indiquent que Mandelson aurait transmis au magnat des données sensibles susceptibles d'influencer les marchés financiers entre 2008 et 2010. Pour apaiser les tensions, le chef de cabinet de Starmer, Morgan McSweeney, présenté comme l'artisan de la nomination de Mandelson à Washington, a démissionné dimanche.
L'étonnante inertie observée aux États-Unis
Contrastant fortement avec l'agitation européenne, les répercussions aux États-Unis sont minimes. Si les médias américains ont largement couvert les révélations et que certaines figures comme Brad Karp, patron du cabinet d'avocats Paul Weiss, ont démissionné, la majorité des individus cités échappent à toute conséquence professionnelle. L'éditorialiste Will Bunch du Philadelphia Inquirer souligne que la plupart des PDG, membres de conseils d'administration, propriétaires d'équipes de la NFL ou scientifiques ayant maintenu des liens étroits avec Epstein après sa condamnation de 2008 n'ont subi aucune sanction ou seulement des sanctions mineures.
Des cas emblématiques illustrant l'impunité américaine
Le Dr Peter Attia, star de la médecine et chroniqueur de CBS, a ainsi échappé à des mesures disciplinaires malgré la publication d'échanges graveleux avec Epstein, où les deux hommes plaisantaient sur "la teneur en glucides" des organes génitaux féminins. Attia s'est simplement excusé pour ces courriels "embarrassants, de mauvais goût et indéfendables", assumant l'humiliation sans remise en cause de son activité. De même, Casey Wasserman, patron du comité d'organisation des JO 2028 de Los Angeles, conserve son poste malgré une conversation flirtieuse révélée avec Ghislaine Maxwell, complice d'Epstein.
L'administration républicaine résiste aux pressions
Au plus haut niveau de l'État fédéral, l'administration républicaine ne montre aucune volonté de sanctionner Howard Lutnick, secrétaire au Commerce. Alors qu'il affirmait avoir coupé les ponts avec Epstein en 2005, les nouveaux documents suggèrent que leurs relations d'affaires ont perduré jusqu'en 2014. Son ministère a dénoncé ces allégations comme une tentative des médias de détourner l'attention des réalisations gouvernementales. Seul le représentant républicain Thomas Massie, en partie à l'origine de la loi ayant permis la divulgation des documents, a estimé que Lutnick devrait quitter ses fonctions.
La stratégie de saturation médiatique de Trump
Le climat du débat public américain, marqué par une inertie générale, est en partie attribuable à Donald Trump. Lui-même ancien fréquentateur d'Epstein durant sa période new-yorkaise, le président a appelé à "passer à autre chose", évoquant des sujets comme le système de santé. Sa stratégie de saturation permanente de l'espace médiatique, avec des thèmes comme les dérives de la police anti-immigration ou les tensions avec l'Iran, relègue l'affaire Epstein au second plan. L'éditorialiste Kate Andrews du Washington Post note que pour les Américains, habitués à entendre parler des dossiers Epstein lors de cycles électoraux, un nouveau rebondissement est noyé dans le "flot incessant de distractions" venant de la Maison-Blanche.
Un contexte sociétal plus large en question
Cette approche s'inscrit dans un manque de considération plus large de l'administration républicaine pour les violences sexuelles, Trump ayant lui-même été accusé de plusieurs agressions et condamné au civil en décembre 2024. L'ex-ambassadeur Rufus Gifford s'interroge auprès de Politico sur les raisons de la différence de réaction entre l'Europe et les États-Unis, suggérant que Trump pourrait être un symptôme d'un problème préexistant plutôt que sa cause unique. Alors que l'Europe connaît une cascade de démissions, les États-Unis semblent piégés dans une forme d'acceptation résignée, où même les révélations les plus explosives peinent à troubler l'ordre établi.