Dix ans après la loi prostitution : un bilan mitigé et des conditions de vie toujours précaires
Dix années se sont écoulées depuis l'adoption de la loi « visant à renforcer la lutte contre le système prostitutionnel et à accompagner les personnes prostituées ». Une recherche récente, co-construite avec des personnes vendant des services sexuels, dresse un constat alarmant sur l'évolution de leurs conditions de vie et leur perception des lois encadrant la prostitution. Les résultats mettent en lumière une persistance de la précarité, des violences et des lacunes dans l'application des dispositifs législatifs.
Les évaluations initiales : une précarisation accrue et des déplacements d'activité
Au cours des trois années suivant la mise en application de la loi du 13 avril 2016, plusieurs évaluations ont été menées, révélant des constats convergents et préoccupants. Tout d'abord, la pénalisation des clients a entraîné une précarisation significative des conditions de vie des travailleuses du sexe. Cette situation s'est traduite par une perte de revenus, une augmentation des symptômes dépressifs, une recrudescence des pratiques risquées et un allongement du temps de travail. De plus, l'activité s'est déplacée vers des espaces moins visibles, notamment en ligne, rendant les personnes encore plus vulnérables.
Ensuite, bien que le délit de racolage ait été abrogé au niveau national, les personnes se prostituant continuent d'être directement pénalisées par des arrêtés locaux, créant une incohérence juridique. La loi avait également instauré un parcours de sortie de la prostitution, mais celui-ci est mis en œuvre de manière discriminante, avec des inégalités flagrantes d'un département à l'autre et des discours juges ou essentialisants au sein des commissions. Enfin, la loi contribue peu à la lutte contre l'exploitation, laissant un vide dans la protection des individus les plus vulnérables.
La recherche actuelle : diversité des situations et revendications des travailleuses
Depuis ces premières évaluations, aucune étude ne permet d'affirmer un recul du nombre de personnes engagées dans le travail sexuel. Le chiffre le plus couramment cité, de 30 000 à 40 000 personnes en « situation de prostitution », provient des rapports de l'Office central pour la répression de la traite des êtres humains (OCRTEH) et reste peu fiable. Notre recherche, menée en collaboration avec des personnes vendant des services sexuels, vise à rendre compte de la diversité de leurs situations, de leurs origines et de leurs conditions d'exercice.
Les participants incluent des personnes d'origine française, européenne ou immigrée d'Afrique, d'Amérique latine et de Chine, exerçant dans la rue, à domicile, via des annonces en ligne ou dans le cadre de parcours de sortie. Cette approche met en lumière leurs revendications et leurs préoccupations principales, offrant une perspective plus nuancée et représentative de la réalité du terrain.
Les préoccupations majeures : précarité matérielle et exposition aux violences
Dans les ateliers collectifs menés en 2025 dans cinq villes de France, les travailleuses sexuelles, principalement des femmes cis et trans, évoquent massivement leurs conditions de précarité et la prévalence des violences. La précarité matérielle reste une raison majeure du choix contraint du travail sexuel, une situation exacerbée pour les personnes migrantes. En raison de la non-régularité ou de la précarité de leur séjour, ces dernières ont un accès limité au marché du travail, les poussant vers des activités informelles.
La loi de 2016 a mis en place un parcours de sortie de la prostitution, prévoyant un titre de séjour de six mois renouvelable jusqu'à deux ans et une allocation modeste. Cependant, même les bénéficiaires soulignent que la précarité du titre de séjour rend difficile l'entame d'une formation diplômante et l'évolution vers une situation professionnelle stable. Pour les personnes migrantes au statut de résidence précaire, le travail sexuel est parfois perçu comme le moins exploitant, offrant flexibilité, autonomie et revenus plus élevés que d'autres emplois peu qualifiés.
Pour les personnes non migrantes bénéficiaires d'allocations sociales ou en situation de handicap, la vente occasionnelle de services sexuels permet de compléter des revenus très bas. Les femmes trans rencontrent, quant à elles, des obstacles significatifs dans la recherche d'emploi en raison de la transphobie, limitant leurs alternatives économiques.
L'exposition aux violences : un risque omniprésent et multiforme
Au-delà des contraintes matérielles, les participantes à l'enquête témoignent d'une exposition importante aux violences et expriment leur angoisse face à des risques immenses. Ces risques incluent des attaques physiques, des viols et des meurtres, avec des témoignages bien documentés de femmes d'Afrique subsaharienne enrôlées dans des réseaux de traite, ainsi que de personnes non migrantes forcées de vendre des services sexuels.
Les violences se déclinent sous diverses formes, allant au-delà des agressions physiques et de l'exploitation. Sont fréquemment évoqués les vols ciblés, le harcèlement policier, les insultes, les humiliations et les pratiques non désirées. Cette multiformité des violences souligne l'urgence d'une approche plus holistique et protectrice, prenant en compte la complexité des situations vécues par les travailleuses du sexe.
En conclusion, dix ans après la loi de 2016, les conditions de vie des personnes vendant des services sexuels restent marquées par la précarité et les violences. Les dispositifs législatifs actuels semblent insuffisants pour répondre à leurs besoins et garantir leur sécurité, appelant à une réflexion approfondie sur l'évolution des lois et des politiques publiques en la matière.



