La banalisation des injures racistes : un naufrage moral pour la société française
En cette année 2026, la France qui s'enorgueillit d'avoir inventé les droits de l'homme et du citoyen fait face à une inquiétante résurgence du racisme. Cette vague participe activement de la dangereuse polarisation à l'œuvre dans les discours politiques contemporains, tandis que les obsessions identitaires de l'extrême droite tendent un piège à l'ensemble de la société.
Des propos ignobles qui franchissent toutes les limites
Les exemples récents sont particulièrement édifiants. Un sénateur a menacé de « fouetter » et de tuer la journaliste Nassira El Moaddem. Des députés noirs ont reçu des planches de « Tintin au Congo » griffonnées d'insultes racistes du niveau de « échappée du zoo de Beauval ». Pire encore, sur la chaîne CNews, propriété de Vincent Bolloré, des intervenants se sont sentis autorisés à parler avec un ton docte de « grands singes », de « mâle dominant » et de « tribu primitive » pour critiquer l'élection à la mairie de Saint-Denis de Bally Bagayoko, un citoyen français d'origine malienne.
Cette banalisation du racisme intervient dans un contexte où les délits et crimes à caractère raciste, xénophobe ou antireligieux ont encore progressé de 5% en 2025. Des supporters de football poussent parfois des cris de singe pour injurier des joueurs, et on en trouve désormais l'équivalent à la télévision. Comment peut-on encore proférer des énormités aussi absurdes et abjectes, inspirées par un racisme qui a encouragé les pires crimes pendant des siècles ?
Une réponse politique insuffisante
La chaîne CNews ne voit naturellement pas où est le problème. Si le ministre de l'Intérieur, Laurent Nuñez, a fini par faire son devoir en dénonçant les « propos ignobles » qui y ont été prononcés, et que le Premier ministre, Sébastien Lecornu, a affirmé que la « banalisation du mal et du racisme doit être combattue avec la même force et sans relâche », on n'a hélas pas entendu grand monde à leur droite, et moins encore à leur extrême droite, pour condamner de telles infamies.
Cette situation est d'autant plus inquiétante que la question n'est pas ici d'être pour ou contre La France insoumise, ni même de se sentir plutôt de droite ou de gauche. Depuis les atrocités nazies, le racisme s'est beaucoup caché, en Occident comme ailleurs, derrière des alibis culturalistes pour prospérer derrière le faux nez de préjugés religieux ou « civilisationnels ».
Le retour du vieux racisme biologique
Le racisme qui resurgit aujourd'hui fait tomber les masques : c'est le vieux racisme biologique échafaudé par Gobineau, celui du nègre Banania dont Senghor voulait « déchirer les rires […] sur tous les murs de France », celui des expositions coloniales et des zoos humains. L'historien Pap Ndiaye explique très bien dans « La Condition noire » comment ces stéréotypes « ont longtemps placé les Noirs tout en bas de l'échelle humaine, dans un voisinage et un cousinage avec les espèces animales ».
Il ne faut pas confondre ces dérives avec la société française, qui a toujours été beaucoup plus ouverte, mixte et métissée qu'on veut le lui faire croire. Mais les obsessions identitaires de l'extrême droite nous tendent un piège, et il n'est pas dit que les usages les plus polémiques de la « nouvelle France », théorisée par la gauche radicale, soient de nature à l'éviter.
La revendication républicaine face au piège identitaire
L'histoire nous l'a assez enseigné : faire d'une couleur de peau ou d'une origine un argument politique conduit trop souvent à des face-à-face mortifères. Peut-être est-ce d'ailleurs ce qu'indiquent les Français issus de l'immigration qui, Bally Bagayoko en tête, contestent un terme comme « racisé ». Alors qu'il présente justement la racialisation comme un processus discriminatoire, ce concept leur semble perpétuer la différence entre Blancs et non-Blancs qu'il veut déconstruire.
Le nouveau maire de Saint-Denis, comme d'autres, préfère revendiquer l'inusable devise républicaine, « Liberté, Égalité, Fraternité », sans rien renier de ses ascendances personnelles. Comme si « racisé » restait contaminé par ce maudit mot de « race » qui est à sa racine.
Comme l'écrit Leïla Slimani dans son indispensable « Assaut contre la frontière », pour combattre « un racisme décomplexé qui postule que les êtres humains ne se valent pas », l'essentiel est avant tout d'aspirer à un « universalisme qui ne nie pas les différences, mais qui considère que ce qui nous rapproche est plus important que ce qui nous distingue ». Un message plus que jamais nécessaire face à cette inquiétante banalisation des injures racistes.



