Faire des enfants dans un monde en crise : entre éco-anxiété et espoir humaniste
Faire des enfants : entre éco-anxiété et espoir humaniste

La parentalité à l'épreuve des crises contemporaines

Faut-il faire des enfants dans le contexte actuel ? En tant qu'enseignant, j'entends régulièrement cette interrogation de mes étudiants, qu'ils viennent de HEC, de l'École des Ponts, des universités ou des Écoles normales supérieures. La formulation sous-entend souvent une réponse négative, et j'ai même été récemment questionné par des lycéens sur ce sujet. Je souhaite partager ici mes réflexions, naturellement bouleversées par ces échanges, empreintes d'humilité mais pas nécessairement négatives.

Le bruit de fond anxiogène des alertes mondiales

Certes, le monde semble aller mal. Les alarmes concernant le climat, les pesticides, le cadmium, les PFAS (ces polluants dits éternels), les résistances aux antibiotiques et une géopolitique de plus en plus menaçante résonnent comme un bruit de fond anxiogène et permanent. Je mesure, par comparaison, ma relative insouciance au sortir de l'adolescence.

Les générations plus âgées ressentent également cette pression : à côté de l'éco-anxiété des jeunes, les plus vieux éprouvent des remords d'avoir laissé la situation se dégrader. Hier, un placement financier pouvait beaucoup pour la génération suivante ; aujourd'hui, cela suffira-t-il ?

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L'éco-culpabilité des décideurs économiques

Une véritable éco-culpabilité habite certains, comme cet ancien patron d'une grande entreprise familiale française (qui m'a autorisé à rapporter son témoignage, sans citer son nom) que j'ai vu pleurer dans mon bureau au Muséum. Il était venu me questionner sur des problématiques environnementales et m'a confié que la plupart des actions qu'il avait engagées pour la prospérité familiale avaient, selon lui, contribué à des évolutions environnementales dont il craignait qu'elles nuisent à ses propres petits-enfants.

La perspective positive des avancées scientifiques

Il existe pourtant une perspective positive : la génération passée a investi, plus qu'on ne le fait malheureusement à présent, dans la recherche en santé et en écologie. Ces investissements permettent de dessiner à la fois le contour des risques et celui des solutions potentielles. L'agroécologie, une alimentation plus saine et des énergies plus douces sont de nature à rassurer et à mieux affronter l'avenir.

Une boîte à outils scientifique exceptionnelle

Éco-coupable peut-être, la génération précédente a néanmoins mis une formidable boîte à outils scientifique sur la table, dont peut s'emparer la génération éco-anxieuse. Nous n'avons jamais été aussi conscients de ce qui nous arrive, ni aussi riches d'alternatives – à condition d'être prêts à changer, comme les générations passées l'ont fait en leur temps.

La science fonctionne comme une vigie, permettant non seulement d'identifier les écueils, mais aussi de trouver les passes entre ceux-ci et d'entrevoir les terres à l'horizon. Trop souvent aujourd'hui, cantonnée à commenter l'actualité, la parole scientifique est réduite au rôle de Cassandre, expliquant le désastre sans mettre en lumière ses richesses ni l'espoir en l'avenir.

Le rôle crucial des médias et des scientifiques

Il appartient aux journalistes de mieux valoriser ces trésors scientifiques, sans cantonner les chercheurs au simple commentaire des événements ou, pire, des discours antisciences – ce qui les priverait totalement de leur propre agenda. Les scientifiques eux-mêmes doivent apprendre à reformuler les questions pour faire apparaître le positif : l'éco-anxiété et l'éco-culpabilité appellent de toute urgence à des messages scientifiques plus constructifs et optimistes.

La parentalité : entre projet personnel et responsabilité collective

Alors, doit-on faire des enfants ? Rappelons d'abord qu'il s'agit d'un projet profondément personnel et que personne ne peut décider à la place des potentiels parents, qui se sont toujours posé de nombreuses questions. Ensuite, ayant été père assez tard, je sais qu'on peut être heureux sans enfant et que la parentalité peut représenter un véritable éblouissement – l'impression de découvrir de nouveaux sentiments humains.

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Transmettre sans culpabiliser

Ce témoignage, nous le devons aux plus jeunes qui s'interrogent : mais ils risquent de trouver la réponse bien égoïste (l'épanouissement parental) face à une question altruiste (l'avenir des enfants). Si l'on s'arrête là, on semble encore plus coupable !

Insistons plutôt sur les connaissances accumulées et les solutions qu'elles offrent, qui arment les générations futures plus que jamais face aux défis à venir. Nous léguons une formidable boîte à outils et nous avons été, sinon exemplaires, du moins véritablement parents en la transmettant.

La dimension humaniste et démographique

Peut-on avoir confiance en ceux qui viendront s'emparer de ces outils ? La génération passée ne l'a pas fait… Il y a là une réflexion humaniste essentielle : oui, l'être humain peut accomplir de grandes choses. De l'exploration lunaire aux neuf symphonies de Dvorak en passant par la création de la Sécurité Sociale, les exemples ne manquent pas.

L'éducation comme transmission de valeurs

Plus les parents apportent de valeurs et de méthodes à leur progéniture, plus celle-ci sera en mesure de bien agir. Or, ceux qui se posent des questions sur le monde et éprouvent des craintes sont peut-être les plus à même de transmettre les valeurs et les méthodes qui portent les solutions. Peut-on se priver de leurs enfants ?

La question comporte une dimension démographique incontournable. Si la démographie explique l'importance de nos impacts sur l'environnement, elle ne fait pas tout. Notre façon de vivre compte également : au niveau mondial, les 10% les plus aisés contribuent par exemple sept fois plus que la moyenne mondiale à la dérive du climat par leurs émissions.

Le pic démographique et l'éducation

Notre mode de vie constitue le premier impact. Certes, la démographie représente un suraccident, car de plus en plus de terriens aspirent à vivre d'une manière qui menace l'avenir : mais en éduquant, on peut transmettre une autre façon de faire. Ajoutons que le pic démographique approche ; il est déjà franchi en Europe où la dépopulation devient plutôt inquiétante. En nombre raisonnable et bien éduqués, les enfants ne représentent pas un mal.

Retrouver l'espoir en l'humanité

Ce qui m'inquiète chez ceux qui hésitent à faire des enfants, c'est la perte de l'espoir en l'humain que cela cache. J'ai refusé d'y succomber en devenant père ; à cause de cela, nous devons plus que jamais transmettre des valeurs humanistes et de durabilité concernant nos ressources et notre environnement.

L'action individuelle et collective

Bien sûr, nous ne pouvons pas pérorer sur les enfants à venir sans nous efforcer très vite de faire mieux nous-mêmes. Vous pouvez donc vous-même répondre à cette question, même si elle ne vous est pas directement posée. Faites la preuve que de nombreuses personnes agissent et préparent une suite durable.

Expliquez la nécessité de le faire autour de vous. Redonnez confiance en l'humanité, nourrissez d'exemples concrets l'humanisme. Alors, et alors seulement, nous pourrons répondre à ceux qui se demandent s'il faut faire des enfants qu'il faut croire en l'humanité. La question essentielle devient alors de savoir ce qu'on leur transmet et s'ils hériteront vraiment du trésor des connaissances accumulées.