Une tribune pour la proportionnelle signée par un aréopage politique prestigieux
Un texte publié ce week-end dans La Tribune Dimanche réclame l'instauration rapide de la proportionnelle pour l'élection des députés à l'Assemblée nationale. La liste des signataires est particulièrement impressionnante, au point de susciter une certaine méfiance quant à ses motivations profondes.
On y retrouve en effet un ancien président de la République, François Hollande, deux anciens Premiers ministres, Élisabeth Borne et Bernard Cazeneuve, la patronne des écologistes Marine Tondelier, et la figure montante des sondages présidentiels Raphaël Glucksmann. S'y ajoutent naturellement des élus centristes, traditionnellement favorables à ce mode de scrutin, ainsi que plusieurs politistes, historiens et constitutionnalistes qui apportent une légitimité académique à cette initiative.
Des arguments séduisants mais des questions persistantes
Les signataires développent plusieurs arguments convaincants. Ils constatent d'abord que la « mécanique politique » est « manifestement grippée », un diagnostic que peu contesteraient. Ils critiquent ensuite le scrutin majoritaire actuel, qui selon eux empêche la négociation et la formation de coalitions stables, contrairement à ce qui se pratique dans de nombreux pays européens.
La récente séquence législative sur le budget a effectivement démontré que la recherche de compromis n'était pas le point fort de nos parlementaires. Cependant, rien ne garantit que le scrutin proportionnel permettrait de sortir de cette exception française qu'est l'affrontement bloc contre bloc.
Le cœur de leur argumentation concerne la montée de l'extrême droite. Les signataires alertent que le scrutin majoritaire, dans le contexte politique actuel, « favorise la montée de l'extrême droite ». Ils craignent que le Rassemblement national puisse profiter à son tour de l'effet « winner takes all » – le gagnant prend tout – et obtienne seule, avec seulement un tiers des voix, une majorité absolue à l'Assemblée nationale.
Une réforme qui pourrait se révéler contre-productive
Aucun des signataires ne semble s'être interrogé sur le caractère potentiellement contre-productif de cet appel. L'objectif affiché est de barrer la route au Rassemblement national, un mouvement qui dénonce régulièrement le « système » et ses supposées « magouilles ».
Or, cette tribune en faveur de la proportionnelle offre au RN, sur un plateau, une illustration en or de ce prétendu entre-soi politique, dont la volonté serait essentiellement tendue vers la perpétuation des rentes politiques. D'autant que la proportionnelle apparaît comme le cadet des soucis de la plupart des Français, et que sa promotion peut facilement passer pour un signe supplémentaire de la « déconnexion » des partis de gouvernement.
Les défauts de cette supposée arme démocratique
Sur le fond, cette supposée arme de guerre démocratique présente plusieurs défauts dans sa cuirasse. Le scrutin proportionnel favorise en effet une logique de partis, lesquels présentent souvent des candidats qui n'ont pas toujours, c'est un euphémisme, d'expérience de terrain significative.
Les élections européennes offrent régulièrement l'occasion de rendre éligibles quelques apparatchiks ou obligés bien incapables de recueillir, sur leur nom, leur bilan ou leur talent, suffisamment de suffrages pour être élus dans un scrutin de circonscription.
Cette tribune assure qu'une réforme rapide du mode de scrutin législatif « rendrait un grand service à la République ». Pourtant, il n'est pas nécessaire de chercher très loin pour identifier d'autres réformes, certes plus difficiles à mettre en œuvre mais potentiellement plus utiles, qui permettraient au pays d'avancer et, peut-être, au populisme de reculer durablement.
La question de la proportionnelle divise profondément la classe politique française, et cette tribune, malgré le prestige de ses signataires, ne semble pas avoir réussi à convaincre au-delà des cercles déjà acquis à cette cause. Elle soulève davantage de questions qu'elle n'apporte de réponses définitives sur l'avenir de notre système représentatif.