Le refus comme acte politique : Mendès France et Delors face à la présidentielle
Le 17 novembre 1964, dans l'amphithéâtre de l'École supérieure des sciences économiques et sociales de Paris, Pierre Mendès France s'adresse aux étudiants avec une franchise qui marquera l'histoire politique française. Interrogé sur une éventuelle candidature aux prochaines élections présidentielles, sa réponse est sans équivoque : "Evidemment c'est non et sans réserve".
L'ancien président du Conseil développe alors une réflexion fondamentale sur l'exercice du pouvoir : "Dans un cadre comme celui qui nous est imposé aujourd'hui, je ne serai pas candidat ni cette fois-ci, ni dans sept ans, ni dans 14 ans, ni dans 21 ans, parce que je ne vois pas comment je pourrais efficacement être fidèle à ma conception de l'homme politique démocrate". Pour Mendès France, la question essentielle n'était pas de savoir "qui dirige" mais "comment on dirige".
Trente ans plus tard : Jacques Delors reprend le flambeau du refus
Le 11 décembre 1994, devant Anne Sinclair et treize millions de téléspectateurs sur TF1, Jacques Delors lit un texte préparé avec soin : "Comme beaucoup le savent, je n'ai jamais organisé ma vie en fonction d'une carrière à réaliser ou de postes à conquérir. J'ai décidé de ne pas être candidat à la présidence de la République".
L'ancien président de la Commission européenne justifie sa décision par un impératif démocratique : "Là est mon devoir qui rejoint la nécessité d'apporter plus de cohérence et de transparence dans la vie démocratique : ne pas donner d'illusions aux Français. En effet, les déceptions de demain seraient pires que les regrets d'aujourd'hui".
Le contraste saisissant avec l'ère contemporaine
Là où Mendès France et Delors opposaient un non réfléchi et argumenté, la scène politique actuelle voit se multiplier les candidatures. Comme l'avait anticipé le général de Gaulle, qui redoutait moins "le vide politique" que "le trop-plein", nous assistons aujourd'hui à une inflation des ambitions présidentielles.
Un ancien ministre de premier plan observe avec perplexité cette évolution : "Je suis fasciné par ces gens qui n'ont peur de rien malgré le contexte international. Ces gens qui ne doutent de rien sont formidables". La période actuelle, marquée par la fin des "monstres politiques", connaît paradoxalement une explosion des ambitions individuelles.
La banalisation de la candidature présidentielle
Le raisonnement semble s'être inversé : si un candidat élu avec seulement 3% des intentions de vote initiales a pu accéder à la présidence, pourquoi d'autres ne tenteraient-ils pas leur chance ? Cette logique ignore cependant un élément essentiel : François Hollande, bien que n'ayant jamais été ministre avant son élection, disposait d'une solide expérience politique.
L'abaissement de l'âge minimal pour devenir président de la République, passé de 23 à 18 ans en 2011, symbolise cette évolution vers une démocratie plus ouverte mais aussi plus vulnérable aux candidatures peu préparées.
La présidentielle transformée en foire aux ambitions ?
La fonction présidentielle serait-elle à ce point disqualifiée pour être ainsi galvaudée ? La campagne électorale risque-t-elle de se transformer en simple foire médiatique, avec ses phénomènes éphémères et ses attractions passagères ? Certains candidats semblent se présenter davantage pour exister médiatiquement que pour porter un projet politique cohérent, dans l'espoir de négocier ultérieurement un portefeuille ministériel.
Cette légèreté est d'autant plus préoccupante que l'élection présidentielle engage la survie même de notre système démocratique. Partout en Occident, les démocraties sont menacées et attaquées, rendant d'autant plus crucial le sérieux du scrutin présidentiel français.
Les signaux alarmants de l'érosion démocratique
Le scrutin majeur de la Ve République semble engagé sur une pente descendante. Le taux de participation ne cesse de baisser, passant de 83,97% en 2007 à 71,99% en 2022. Paradoxalement, le nombre de candidats augmente alors que la richesse des idées dans le débat public semble diminuer.
Certains sujets essentiels deviennent presque tabous : mentionner le Mercosur suffit souvent à clore toute discussion. Quant aux retraites, le recul du gouvernement actuel a compliqué la tâche des futurs candidats qui voudront aborder ce dossier lors de la campagne de 2027.
La délégitimation progressive de l'élection présidentielle
Un responsable politique du bloc central dénonce cette évolution : "Il est devenu une imprimerie nationale mentale, il a même transformé le slogan 'Faisons payer les riches' en tube de l'automne". Les candidats dits sérieux devront déployer des trésors d'énergie pour se faire entendre dans les prochains mois, face à des vents contraires particulièrement forts.
L'exécutif lui-même a contribué à cette confusion, faisant pendant des mois la pédagogie de l'effort nécessaire avant de se résigner à adopter des positions inverses à l'automne. Comment les citoyens pourraient-ils s'y retrouver dans ce contexte ?
Vers une redéfinition du scrutin présidentiel ?
Un ancien ministre confie son inquiétude : "La sanction des marchés, je vais finir par la souhaiter". La délégitimation progressive de l'élection présidentielle représente un poison mortel pour la démocratie française.
En 2007, Nicolas Sarkozy refusait de convoquer un référendum après l'élection présidentielle, estimant que le scrutin servait déjà à valider les propositions du candidat vainqueur. Pour 2027, face à l'épuisement démocratique constaté, Édouard Philippe propose plusieurs référendums.
Le second tour, qui prend souvent l'allure d'un front républicain, ne permet plus de valider véritablement le programme du premier tour. Encore faudrait-il que ce premier tour soit l'occasion d'un choix sur le fond, et non en fonction de la seule aptitude des uns ou des autres à gagner au second.
Le contraste entre l'éthique politique de Mendès France et Delors et la multiplication actuelle des candidatures illustre une transformation profonde de notre vie démocratique. L'élection présidentielle mérite mieux qu'un jeu médiatique : elle engage l'avenir de la nation et la crédibilité même de nos institutions républicaines.