La souveraineté, un concept ressuscité par les crises
Longtemps considérée comme un concept dépassé face aux promesses de la mondialisation heureuse, la souveraineté nationale et européenne a retrouvé une actualité brûlante. La pandémie de Covid-19, avec la quête désespérée de masques, puis la guerre en Ukraine et la fin des dividendes de la paix ont brutalement remis cette notion au cœur des préoccupations stratégiques. La récente cession de LMB Aerospace, une PME française spécialisée dans les ventilateurs pour l'industrie de défense, à la société américaine Loar Group, illustre parfaitement cette nouvelle donne. Cette opération révèle autant les polémiques infondées qu'elle peut susciter que les véritables défis qu'elle pose pour l'autonomie stratégique de la France.
Une polémique politique sur fond de méconnaissance
Tout a commencé avec une révélation du journal confidentiel La Lettre, annonçant que Bercy avait autorisé la vente de LMB Aerospace à l'américain Loar Group, contre l'avis supposé de la Direction générale de l'armement. Cette information a immédiatement enflammé ce qu'on appelle la souverainosphère. Jean-Luc Mélenchon a parlé de scandale d'État, tandis que Jordan Bardella déclarait ne pas se résoudre à ce que son pays soit vendu à la découpe, promettant la création d'un fonds souverain permettant aux Français de devenir actionnaires de leur patrimoine industriel.
Pourtant, la réalité est bien différente. LMB Aerospace est une petite entreprise réalisant un chiffre d'affaires de 42 millions d'euros, dont seule une partie concerne la défense, le reste étant dédié à l'aéronautique civile. L'entreprise n'emploie que quatre ingénieurs et produit des ventilateurs utilisés sur les chars Leclerc, les sous-marins et certains radars de Thales. Depuis plusieurs années, aucune nouvelle commande n'a été passée en dehors des radars, la principale question étant celle de la maintenance.
Une procédure de contrôle rigoureuse et transparente
Comme pour toute cession d'entreprise potentiellement sensible, la procédure IEF (investissements étrangers en France) a été lancée par Bercy, instruite par le SISSE en partenariat avec la DGA. Les autorités se sont posé toutes les questions nécessaires : l'entreprise est-elle critique avec des produits non substituables ? Contient-elle des technologies clés ? Ses produits pourraient-ils être soumis aux normes américaines ITAR ? Ses données pourraient-elles être siphonnées au titre du Cloud Act ?
L'analyse technique a révélé que tous les ventilateurs pouvaient être produits par un concurrent en moins de 18 mois. Cependant, pour éviter toute rupture d'approvisionnement et permettre des développements futurs, un Golden share a été mis en place. Grâce à une action de préférence, l'État français entre au conseil via l'Agence des participations de l'État. L'activité doit être maintenue en France, des stocks et engagements de livraison sont imposés, et les informations sensibles sont cantonnées pour éviter l'application des normes américaines. Les sanctions en cas de violation peuvent atteindre deux fois le prix de cession, soit 800 millions d'euros.
Le vrai défi : financer la souveraineté industrielle
Si la procédure IEF a parfaitement fonctionné et que la sécurité nationale est préservée, cette affaire révèle un problème plus profond. À l'heure où la souveraineté et l'autonomie stratégique sont devenues des facteurs clés de puissance, on ne peut que regretter que LMB Aerospace n'ait pas été reprise par un fonds ou une entreprise française ou européenne. Aucun grand maître d'œuvre industriel ne s'est porté acquéreur, contrairement à ce qu'avait fait Safran pour Photonis, véritable pépite stratégique en matière de vision nocturne.
Le destin de LMB Aerospace pointe les difficultés de financement de la base industrielle et technologique de défense (BITD). L'époque où les banques et fonds d'investissement se détournaient de la défense au nom de principes ESG flous est révolue. Entre 2020 et aujourd'hui, l'environnement a radicalement changé, et ESG signifie désormais aussi Énergie, Sécurité et géopolitique.
Pourtant, le besoin en fonds propres de la BITD sous-capitalisée demeure crucial. Dans une étude publiée en mars 2025, la DGA l'évaluait à 5 milliards d'euros, mais il est probablement plutôt de 10 milliards si l'on veut préserver les start-up prometteuses. Le succès de la New Defense américaine, avec des fleurons comme Palantir ou Anduril, doit beaucoup à la taille des fonds d'investissement américains.
L'absence criante de fonds européens
La cession de LMB Aerospace a tout de même un aspect positif : Tikehau Capital, fonds très actif dans la défense, a réalisé une belle plus-value en doublant sa mise, ce qui pourrait susciter des vocations. Le contrôle des IEF, souvent perçu comme un frein, a prouvé qu'il pouvait fonctionner avec des conditions strictes.
Mais cela reste insuffisant. Aucun fonds de croissance européen suffisamment doté et patient ne s'est positionné sur cette acquisition de 400 millions d'euros. C'est pourtant un enjeu majeur du redressement économique de la France et de l'autonomie stratégique de l'Europe. La souveraineté exige des moyens et une vision à long terme, non seulement pour la BITD mais aussi pour toutes les entreprises de DeepTech très gourmandes en capital.
L'épargne des particuliers ne suffira pas, et le fonds BPI défense n'a permis de lever que 49 millions d'euros en trois mois. Un marché européen des capitaux, comme le préconise le rapport Draghi, serait une partie de la solution. Une réarticulation des participations publiques vers les investissements stratégiques serait également nécessaire.
La question incontournable du fonds souverain
On n'échappera pas à une réflexion sur un fonds souverain aux poches suffisamment profondes et doté d'une vision de long terme. Seuls deux types de fonds y parviennent : ceux assis sur les ressources fossiles, comme le fonds souverain norvégien avec 2100 milliards d'actifs, ou ceux basés sur l'épargne retraite par capitalisation.
Il est paradoxal de voir La France Insoumise et le Rassemblement National appeler à un fonds souverain tout en défendant uniquement la retraite par répartition, en prétendant abaisser l'âge de la retraite et en votant des taxes supplémentaires sur l'épargne financière, alors que c'est précisément cette épargse qu'il faut attirer et fidéliser.
La souveraineté exige de développer la capitalisation, une retraite par l'investissement qui protégerait le pays de l'hiver démographique et du déclin industriel. Elle impose de déposer les préjugés idéologiques et de se souvenir que Jean Jaurès lui-même proclamait en 1909 que la capitalisation est parfaitement acceptable et peut servir substantiellement la classe ouvrière.
L'affaire LMB Aerospace rappelle que l'introduction d'une retraite par l'investissement devrait être au cœur de la présidentielle de 2027. La question n'est plus de savoir s'il faut le faire – c'est une évidence démographique, économique et sociale – mais comment le faire, à quel rythme et avec quels moyens. C'est là que se joue la bataille de la souveraineté.