Dans un entrepôt de Madrid, Destinus fabrique des drones kamikazes pour l'Ukraine
Destinus fabrique des drones kamikazes pour l'Ukraine à Madrid

Parfois, l'espoir se niche dans les détails les plus improbables. Comme ce grand drapeau ukrainien accroché au mur d'un entrepôt anonyme dans la zone industrielle de Villaverde, au sud de Madrid. Un rappel silencieux, mais puissant, de l'urgence qui anime les lieux. Plus de 3 600 kilomètres séparent Kiev de la capitale espagnole, pourtant, dans ce hangar de 6 000 mètres carrés entouré de friches industrielles et de nouveaux centres commerciaux, l'écho des horreurs de la guerre résonne avec une intensité palpable. C'est ici que l'avenir du conflit ukrainien est peut-être en train de s'écrire, pièce par pièce.

Une usine agile au service de l'Ukraine

Il n'y a pas si longtemps, cet espace était tapissé de colis Amazon. Depuis septembre dernier, une poignée d'ingénieurs et techniciens de Destinus, l'une des start-up européennes de défense les plus en vue, y ont établi leur quartier général. Au milieu de la vaste salle, trois lignes de production ont été installées. Sur de grandes tables, gisent les carcasses rutilantes du Ruta Block 1, un drone missile d'attaque kamikaze de 4,5 mètres de long. Chaque étape d'assemblage est réalisée avec une précision chirurgicale par deux employés penchés sur les entrailles de l'engin.

Le silence qui règne est celui d'une cathédrale, rompu seulement par le chuchotement des outils. Ce drone, d'une portée de 300 kilomètres et doté d'une charge utile explosive de près de 150 kilos, est un animal de guerre redoutable. L'usine n'est pas entièrement robotisée, un choix délibéré pour gagner en agilité et s'adapter presque en temps réel aux besoins du client – en l'occurrence, l'armée ukrainienne.

De Madrid au champ de bataille en quinze jours

Un peu plus loin, des ingénieurs ajustent la courbure d'une aile en aluminium. Timothée, un jeune diplômé de l'ENSTA de Brest, travaille sur les spécificités des têtes militaires explosives. Sur un écran, un collègue passe en boucle des images de tests où l'engin transperce un mur de béton avec une précision stupéfiante. Une fois assemblés, les drones sont rangés dans des caisses en bois et expédiés vers une autre usine Destinus aux Pays-Bas, où l'avionique, les caméras et les boosters sont intégrés. Deux jours plus tard, ils se retrouvent sur le front est de l'Ukraine. Entre la commande et la livraison, à peine deux semaines s'écoulent.

Destinus, une entreprise européenne née de la guerre

L'usine madrilène est la troisième de Destinus en Europe, après celles des Pays-Bas et d'Allemagne, s'ajoutant à une chaîne d'assemblage en Ukraine. Fondée en 2021 en Suisse, juste avant le déclenchement de la guerre, l'entreprise a déménagé son siège fin 2024 à Hengelo, aux Pays-Bas, pour bénéficier de cieux réglementaires plus cléments. "Nous sommes une véritable entreprise européenne", vante Mikhail Kokorich, le fondateur et PDG. "Notre objectif à long terme est de contribuer au renforcement de la base industrielle et technologique de défense européenne, avec des capacités complémentaires à celles des acteurs établis."

La stratégie est claire : une production rapide de systèmes de frappe et de défense aérienne low cost. "L'enjeu n'est pas l'innovation pour elle-même, mais la capacité à transformer l'excellence technologique européenne en capacités opérationnelles disponibles, produites en masse", insiste le dirigeant.

Le parcours singulier du fondateur Mikhail Kokorich

Le parcours de Mikhail Kokorich est pour le moins atypique. Dissident russe inscrit sur la liste des "terroristes" par le Kremlin, ce petit génie des mathématiques né en Sibérie était l'un des entrepreneurs du spatial les plus connus en Russie au début des années 2000. Proche de Mikhaïl Khodorkovski, l'ancien patron du géant pétrolier Ioukos, il sent le vent tourner et s'enfuit en 2012 vers la Silicon Valley. Là, il crée deux start-up, côtoie Elon Musk et cote ses sociétés au Nasdaq.

Mais, privé de nationalité américaine nécessaire pour travailler avec la NASA et l'armée, il revend son empire et retourne en Europe en 2021. En Suisse, il développe un projet d'avion à hydrogène avec Vitaly Shkliarov, un opposant à Poutine fraîchement sorti de prison biélorusse. Le déclenchement de la guerre en Ukraine en 2022 rebat les cartes : dans l'urgence, il se reconvertit dans la production de drones.

Une croissance fulgurante alimentée par le conflit

Destinus livre d'abord le LORD, un drone à hélice rudimentaire mais solide, capable de voler sur près de 2 000 kilomètres. Dès les premiers mois du conflit, près d'une centaine d'exemplaires sont offerts à Kiev. L'arrivée début 2023 d'Alexander Danyliuk, ex-McKinsey et ancien ministre des Finances ukrainien proche de Volodymyr Zelensky, à la présidence de l'entreprise, accélère sa croissance. Les capitaux affluent, tous européens selon Kokorich.

Le catalogue s'étoffe avec le Ruta Block 1, puis le Hornet, un intercepteur de drones ultraléger efficace contre les Shahed iraniens utilisés par l'armée russe. Tous ont été testés au feu en Ukraine. Le Ruta Block 2, un drone missile de croisière d'une portée de 420 kilomètres avec une charge utile alourdie, est en phase finale de test. Bourré d'intelligence artificielle, son fuselage cubique et ses ailes carrées rétractables en font une machine de guerre nouvelle génération.

Innovations futures et défis européens

Pour rester compétitive, Destinus a racheté l'été dernier pour 225 millions de dollars Daedalean, une pépite suisse de l'IA. L'entreprise planche déjà sur un drone kamikaze capable de voler en essaim, projeté depuis un avion de transport militaire comme l'A400M et largué par parachute. Un partenariat avec le géant français Thales devrait fournir l'avionique, le guidage terminal et les systèmes de communication.

Mais l'absence d'une véritable "Europe de la défense" complique la tâche. "Aux défis techniques et à l'exigence de rapidité s'ajoute la complexité liée à la coordination entre cadres nationaux, réglementaires et industriels différents", reconnaît Kokorich. L'entreprise envisage d'installer une gigafactory en France, alors que des discussions sont en cours avec la Direction générale de l'Armement. La compétition s'annonce rude, notamment face au partenariat récent entre Renault et Turgis Gaillard pour produire des drones tactiques "Made in France".

Dans l'entrepôt de Madrid, chaque drone assemblé est un symbole de résistance et d'ingéniosité européenne, une réponse concrète aux défis géopolitiques contemporains. Alors que la guerre en Ukraine entre dans une nouvelle phase, ces engins silencieux et mortels incarnent peut-être l'avenir de la défense du Vieux Continent.