Le calme est revenu dans le bureau exigu de Mathieu Chabert, à côté des vestiaires, dans le long couloir du stade Coubertin, vidé de ses supporters. C’est là que l’entraîneur de l’AS Cannes nous reçoit, six jours après la liesse née de l’accession en Ligue 3.
Un parcours hors du commun
Pendant cet entretien de plus d’une demi-heure, nous ne serons dérangés que deux fois, par Djamal Mohamed, le directeur sportif, qui l’attend pour filer à une émission de radio, et par Patrick Barul, le responsable de la cellule recrutement. Dans quelques heures, l’ancien employé de la Caisse d’Épargne et conseiller à Pôle emploi pendant 8 ans – « C’était en parallèle d’une petite carrière de gardien de but » – va prendre la route pour rentrer chez lui à Béziers. Dans une ville portée par l’ovalie. Un sport que le « sorcier » adore (son père fut entraîneur de rugby), au point de regarder des matchs de barrage en Pro D2 et en Nationale.
Entraîneur de foot pro, Mathieu Chabert en avait rêvé, mais avait rangé l’idée au placard quand il a pris en charge la réserve de Béziers en 2011, en DHR, après quelques expériences (FC Sète, Sète Pointe Courte, Cheminots de Béziers, FC Béziers, Saint-Chinian) : « Ce lâcher-prise a fait l’effet inverse, et là, ça a décollé, tout s’est accéléré ! ». En 2016, il fait grimper Béziers de National en Ligue 2. Depuis, il a transformé pas mal d’équipes et garni son CV de quatre autres accessions avec Bastia (de N2 en L2), Dunkerque (de National en Ligue 2) et Cannes, donc, depuis le 16 mai dernier (de N2 en L3). Avant de poser ses valises à la Bocca, il est aussi passé par Châteauroux (National), Le Mans (National), où il a frôlé une autre remontada, et Ajaccio (L2).
Ses souvenirs à Coubertin
Mathieu, avant d’arriver à l’AS Cannes fin octobre dernier, vous souvenez-vous de votre première fois à Coubertin ? Oui, j’étais adjoint de Xavier Collin à Béziers, en CFA, en 2013, et je m’étais « pris » avec le banc de Cannes (rires !). L’entraîneur, c’était Jean-Marc Pilorget. Il y avait eu une bagarre dans les couloirs à la fin. On avait fait match nul (0-0). Mais je crois qu’avec les U17 de Saint-Étienne, j’avais joué sur le terrain à côté de Coubertin.
Vous étiez sanguin sur le banc… Avant oui. J’étais jeune et con. Souvent, les adjoints « prennent » pour les coachs… Quand j’étais adjoint de Xavier Collin, je pensais faire toute ma carrière à ses côtés. Je l’admirais. J’étais prêt à faire beaucoup de choses pour lui.
Une image qui change
Il faut dire que votre physique en impose, votre carrure, vos tatouages partout, votre voix… Sincèrement, je ne joue pas là-dessus. Les gens qui me connaissent dans l’intimité savent que je suis un gentil même si je sais que je dégage une autre image. Je suis un gros nounours ! Contre Saint-Maur, je n’ai pas dit un mot, j’étais calme. Cela a dû être difficile car, en bon sudiste, vous aimez bien parler, on le voit là encore… Oui, mais je parle moins. En conférence de presse, je suis devenu plus lisse. Et même sur le banc, je suis devenu hyper-calme.
Son arrivée à Cannes
Parlons de votre arrivée en octobre à Cannes : comment cela s’est passé et pourquoi ce club ? En janvier 2025, je me suis fait limoger d’Ajaccio. Cela a été une période très difficile. Et quand la fin de saison est arrivée, rien. Je vois des gros clubs de National changer de coach, mais mon téléphone ne sonne pas. J’ai zéro entretien. Et là (il siffle)… Arrive l’opportunité de Cannes avec Djamal (Mohamed, le DS). On voulait déjà travailler ensemble. J’avais eu des discussions avec lui à l’été 2024, pour prendre Martigues en L2. Djamal, personne n’imagine le bien qu’il fait à l’AS Cannes.
Pourquoi, dès votre arrivée, cela a-t-il marché ? Les gens savent ce que j’ai fait avant, et ça amène un souffle. Et puis je suis quelqu’un d’hyper-positif. Quand les joueurs ne sont pas bons, ils le savent. Je ne suis pas là pour les enfoncer. Le staff m’a beaucoup aidé et j’ai trouvé ma manière de fonctionner avec lui afin d’être le plus performant possible. J’ai de l’expérience, ça rassure les joueurs, ils savent que je sais gérer des situations difficiles et que j’amène beaucoup de confiance.
Mais vous n’avez jamais douté cette saison ? Même après le 3-0 infligé par Nîmes ? Jamais. Bien sûr, après Nîmes, cela m’a traversé l’esprit. D’ailleurs, Djamal (Mohamed) avait préparé deux scénarios, un en Ligue 3 et un en National 2, mais je lui ai dit « Laisse moi tranquille avec le N2 » (rires). Imagine, si je me mets à douter, alors les joueurs aussi vont douter. Donc je n’ai jamais douté. C’est aussi grâce à mes proches, à ma famille, à mes amis. Ils m’ont donné de la force.
« Il n’y a pas mieux que l’AS Cannes »
Êtes-vous parti en dépression après votre limogeage en janvier 2025 de l’AC Ajaccio ? Non et je n’en avais pas fait non plus quand il m’est arrivé ce malheur à l’âge de 24 ans (1). Même quand je me languissais de trouver un club, je suis toujours resté positif.
Votre étiquette de « sauveur », de coach qui change souvent de club, a pu jouer ? Certainement. C’est pourquoi je suis content d’avoir fait ce que j’ai fait avec Cannes, où j’ai prolongé de 2 ans (jusqu’en 2028). Pour moi, aujourd’hui, il n’y a pas mieux que l’AS Cannes. Et pour demain ? Vous savez, j’ai eu très peur de ne rien trouver après mon passage à Ajaccio. J’ai pensé à tous ces coachs qui n’ont pas de club, parce que ce métier, c’est dur. Tu te remets en question sans cesse. Pendant ces neuf mois où je n’ai pas bossé, j’ai pris le temps de réfléchir, pourquoi j’ai performé, pourquoi je n’ai pas performé, dans quel contexte, etc. Et j’ai compris pourquoi ça n’a pas marché à Ajaccio. Mais j’ai 47 ans, je suis un jeune entraîneur encore.
Alors, pourquoi ça n’a pas fonctionné à Ajaccio ? Je me suis laissé envahir, j’ai écouté trop de monde. Peut-être que je suis peut-être trop gentil aussi, j’ai laissé faire trop de gens, et on ne m'a pas forcément laissé travailler.
Les leçons du passé
À Béziers, vous êtes parti en cours de saison pour Bastia, en octobre 2018 : pourquoi ? J’avais fait le tour. L’année d’avant, on venait de faire 38 points en Ligue 2, ce n’est pas rien. Pour la première fois, je prends un agent et il me dit « Bastia, ça t’intéresse ? » Oh, Bastia c’est Bastia ! Quand je remplace Stéphane Rossi, on a 6 points de retard sur Sedan qui aligne 13 victoires de suite. On a fait un parcours de malade, on a pris 32 points, avec 10 victoires et 2 nuls ! L’année d’après, en National, on fait une grosse saison, on bat des records, je monte en Ligue 2 avec… pas un manque d’humilité, non. Comment dire, presque je crois qu’on va monter en L1, parce que je ne suis que sur des succès. Mais je n’aborde pas le truc comme il faut, je réponds aux supporters, je sors de mon rôle. Quand je me fais licencier, je prends un ÉNORME coup sur la tête.
Après Châteauroux, vous avez dit : « soit je gagne, soit j’apprends »… Châteauroux, c’est l’expérience qui m’a fait le plus progresser, sur la manière d’entraîner, grâce à Karim Mokeddem, que j’avais choisi comme adjoint, parce que moi, je ne réinvente pas le foot. Aujourd’hui, j’ai des principes de jeu clairs, faciles. Je construis mon projet avec plein d’idées que j’ai piochées, et tout le monde le connaît maintenant : une défense à 4, du pressing, du contre-pressing. J’aime ce que faisait Klopp, ce que font Annecy et Le Mans, des équipes qui courent beaucoup, mettent de l’intensité et vont vite vers l’avant.
À Châteauroux, vous êtes également licencié… Je me souviens encore quand Michel Denisot m’a appelé pour venir. Oh, Michel Denisot quand même ! C’était trop tôt après Bastia. Maintenant, je sais que, quand un club t’appelle, si tu sens un minimum que tu n’as pas envie d’y aller, il ne faut pas y aller. J’ai revu Michel Denisot hier (jeudi dernier, N.D.L.R.), il m’a invité à la projection de son document « Mon Coluche à moi ». Il m’a dit « Coach, vous avez réussi partout, sauf chez moi (rires) » !
1. Alors qu’il doit signer son 1er contrat de joueur pro à Istres, une tumeur dans la moelle épinière est diagnostiquée lors de la visite médicale. Depuis, il est handicapé suite à l’ablation de la tumeur.



