Alors que les tensions au Moyen-Orient s'intensifient et que les bombardements en Iran se poursuivent depuis février, l'économie française subit des chocs multiples. La consommation des ménages recule nettement, les prix à la pompe atteignent des records vieux de quarante ans et l'inflation repart à la hausse, atteignant 2,2 % en avril sur un an. Dans ce climat d'incertitude, les Français, traditionnellement prudents, se tournent vers l'épargne. Pourtant, le livret A, habituel refuge en période de crise, est délaissé.
Une décollecte historique pour le livret A
Contrairement aux crises précédentes, le livret A n'a pas profité de l'effet "stock de guerre". En mars 2026, la décollecte nette a atteint 490 millions d'euros, le pire mois de mars depuis 2009. « Il n'y a pas eu d'effet de “stock de guerre" pour l'instant. Si la crise venait à perdurer, ou si la situation économique française venait à se dégrader encore davantage, il pourrait y avoir un effet positif sur les résultats du livret A. Mais pour le moment, on ne le constate pas », explique Philippe Crevel, directeur du Cercle de l'épargne.
La faible attractivité du livret A en cause
Le principal problème réside dans la baisse de son taux de rémunération, passé de 3 % début 2025 à 1,5 % en février 2026. Le livret de développement durable et solidaire (LDDS) suit la même tendance, tandis que le livret d'épargne populaire (LEP) est passé de 4 % à 2,5 %. Face à cette érosion, les Français se reportent massivement sur l'assurance-vie, dont les fonds en euros pourraient atteindre 2,9 % de rendement en 2026. En mars, les versements sur les contrats d'assurance-vie ont atteint 18,3 milliards d'euros, avec une collecte nette de 6 milliards, un niveau inégalé depuis seize ans.
Une possible révision du taux en août
Le taux du livret A est révisé semestriellement, et la prochaine échéance est le 1er août 2026. Le calcul se base sur la moyenne semestrielle de l'inflation et du taux €STR de la Banque centrale européenne. L'inflation est en hausse continue depuis le début du conflit, et pourrait atteindre 3 % à l'automne, tandis que le taux €STR pourrait légèrement progresser en juin. Selon Philippe Crevel, « le prochain taux potentiel du livret A se situera entre 1,8 % et 2 % », sous réserve d'une stabilisation de l'inflation autour de 2 % et d'un €STR à 2,1 %.
Des dérogations possibles
Cependant, l'application de cette formule n'est pas automatique. Le gouverneur de la Banque de France peut recommander au gouvernement de ne pas l'appliquer en cas de circonstances exceptionnelles, comme l'instabilité géopolitique actuelle. « Un contre-choc pétrolier, que j'anticipe, pourrait ralentir l'inflation et inciter le gouverneur à ne pas appeler à relever le taux », avance Philippe Crevel, qui juge « jouable » un maintien à 1,5 %.
Un contexte politique et économique tendu
Une hausse du livret A aurait des conséquences sur le logement social et les crédits, car il sert d'indicateur de référence. Elle pourrait également inciter les Français à épargner davantage au détriment de la consommation, pesant sur une activité économique déjà fragile. Le gouvernement pourrait donc être tenté de ne pas appliquer la formule. Toutefois, la campagne présidentielle à venir exerce une pression politique. « Si la formule donnait plus de 2 % – c'est-à-dire si l'inflation atteignait réellement, au mois de juin, au-delà de 3 % –, politiquement, c'est une autre affaire. La pression en faveur d'un geste serait alors plus forte », analyse Philippe Crevel.
Un changement de gouvernance à la Banque de France
En juin, François Villeroy de Galhau, gouverneur de la Banque de France depuis 2015, devrait être remplacé par Emmanuel Moulin, ancien secrétaire général de l'Élysée, sur proposition d'Emmanuel Macron. Sa nomination doit encore être validée par les commissions des finances de l'Assemblée nationale et du Sénat. Sa première recommandation officielle pourrait être de ne pas appliquer la formule de calcul du taux du livret A, un baptême du feu périlleux. « Économiquement, il y aurait beaucoup d'intérêt à une recommandation dans ce sens-là. Politiquement, c'est une première décision extrêmement exposée », reconnaît Philippe Crevel. La question du futur taux du livret A reste donc, à ce stade, entièrement ouverte.



