Algérie : le chef de la DGSI limogé après 344 jours, une instabilité chronique
Algérie : le chef de la DGSI limogé après 344 jours

Lorsqu'il a accepté, en mai 2025, après plusieurs refus polis, de prendre la tête de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) algérienne, le général-major Hassan, de son vrai nom Abdelkader Aït Ouarabi, savait qu'on lui offrait là la tunique de Nessus. Pour avoir suivi de près la trajectoire de ses prédécesseurs au sein de cette puissante institution de la sécurité et du contre-espionnage, il ne pouvait pas ignorer à quel point le poste était un cadeau empoisonné. Sans surprise, lui aussi n'a pas échappé au funeste sort qui avait déjà balayé six de ses prédécesseurs au cours de la présidence Tebboune.

Une disgrâce non expliquée par le régime

Vendredi 15 mai, le général-major Hassan participait encore, avec le président Abdelmadjid Tebboune et d'autres hauts responsables, à une réunion consacrée aux préparatifs des élections législatives du 2 juillet prochain. Le 18 mai, il était à son bureau, au troisième étage du siège de la DGSI à Douera, 22 km à l'ouest d'Alger (un vaste complexe qui abritait autrefois le château Holden où fut détenu pendant quinze ans l'ancien président Ahmed Ben Bella) quand il a appris son limogeage, sans explication. Le terme de 344 jours à ce poste stratégique.

« Il ne s'attendait pas du tout à être débarqué et de cette manière-là, rapporte une de ses connaissances. Certes, il comptait depuis quelques mois les peaux de bananes, les coups tordus et les petits complots qui se tramaient contre lui pour le faire trébucher. Mais de là à être saqué moins d'une année après son arrivée, c'est un coup qu'il n'a pas vu venir. »

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Il n'est pas dans les traditions du régime algérien de communiquer sur les raisons qui justifient la disgrâce qui frappe brusquement un haut responsable. Cela est encore plus vrai quand celui-ci est le chef d'une institution où le secret et la confidentialité font partie de son ADN.

L'éviction soudaine du général-major Hassan, 74 ans, interroge d'autant plus que son bref magistère à la tête de la DGSI semble s'être déroulé en bonne entente aussi bien avec le chef de l'État qu'avec Saïd Chengriha, le vice-ministre de la Défense et chef d'état-major de l'armée. D'où vient alors ce coup, et pourquoi ? Quelques hypothèses sont avancées, ici et là, pour expliquer la chute de ce vétéran de la lutte antiterroriste qui a passé cinq ans de prison entre 2015 et 2019 avant d'être blanchi et réhabilité.

Des enquêtes gênantes

L'une des missions et prérogatives de la sécurité intérieure et du contre-espionnage est notamment d'investiguer sur des affaires de corruption, d'enrichissements illicites, de moralité ou encore d'intelligence ou de connivence avec ces entités étrangères. C'est ainsi que des enquêtes lancées sous le patronage du général Hassan auraient fortement déplu à des milieux politiques et d'affaires gravitant autour du cercle présidentiel.

Certains membres du clan présidentiel avaient pris pour habitude de s'immiscer dans les prérogatives des responsables de la DGSI, voire de leur donner des ordres et instructions. Dès sa nomination, le général-major Hassan avait mis un terme à ces interférences. « Il avait comme seuls interlocuteurs le président et le vice-ministre de la Défense, confie un de ses visiteurs. Son autonomie par rapport à l'entourage du président et les enquêtes visant les milieux qui frayent entre affairisme et politique ont contribué à son débarquement. »

Depuis l'arrivée au pouvoir d'Abdelmadjid Tebboune en décembre 2019, la DGSI change de chef chaque année. Pour avoir mené des enquêtes sur certains membres du sérail dont des proches collaborateurs du chef de l'État, le prédécesseur du général Hassan, Nasser el Djinn, a lui aussi été brutalement limogé en mai 2025 avant de se retrouver derrière les barreaux après une fuite rocambolesque qui a dérayé la chronique à l'automne 2025.

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

Une valse des généraux

Le débarquement du général-major Hassan et son remplacement par son adjoint Mounir Zahi auraient pu relever de l'anecdote si l'un et l'autre ne s'inscrivaient pas dans un continuum de nominations et de disgrâces qui ont touché les services de sécurité et de renseignements sous la présidence de Tebboune. Un turnover constant qui a affecté trois institutions névralgiques : la sécurité intérieure, la sécurité extérieure et sécurité de l'armée.

Depuis l'arrivée au pouvoir d'Abdelmadjid Tebboune en décembre 2019, la DGSI change de chef chaque année. Du côté de la sécurité extérieure, les choses ne sont pas différentes. Sous Tebboune, la Direction générale de la documentation et de la sécurité extérieure (DGDSE) a vu défiler à sa tête sept généraux, dont le dernier en date est Rochdi Fethi Moussaoui. Quant à la Direction centrale de la sécurité de l'armée (DSCA), elle a été dirigée par cinq généraux, dont le dernier en date est Abbas Ibrahim. Au total, la valse des généraux a concerné dix-huit personnes, dont cinq croupissent à la prison militaire de Blida.

Pour comprendre à quel point cette instabilité dans le top management est déstabilisante, il suffit de rappeler le parcours de l'un des personnages qui ont marqué l'histoire du renseignement algérien au cours des trois dernières décennies, le général Mohamed Mediène, dit « Toufik ». Celui que l'on surnomme aussi « Reb Dzaïr » (Dieu de l'Algérie) est resté vingt-cinq ans à la tête de ses services. Un de ses prédécesseurs, le colonel Kasdi Merbah, a occupé pendant dix-sept ans le poste de chef de la Sécurité militaire.

Cette instabilité chronique menace la sécurité et la stabilité du pays. L'univers secret et opaque du renseignement et de la sécurité nécessite calme, continuité, sérénité et discrétion. Ceux qui en ont la charge ont besoin de confiance et de stabilité. Or tout cela fait défaut à ses trois institutions névralgiques depuis le début de l'ère du duo Tebboune-Chengriha. La situation est d'autant plus inquiétante que l'Algérie se retrouve menacée à ses frontières ouest, est et sud, avec notamment le chaos libyen et la menace djihadiste au Sahel.

Par ailleurs, cette instabilité provoque des dégâts à l'intérieur des trois structures concernées. C'est que chaque nouveau chef apporte sa touche personnelle à l'institution qu'il dirige, nomme et dégomme des collaborateurs, fixe des objectifs et des missions qui seront aussitôt oubliés ou mis de côté avec l'arrivée de son remplaçant. Certains fonctionnaires sont à peine installés qu'ils sont déjà remerciés.

Résultat : perte de confiance, démoralisation, mises au placard ou à la retraite, perte d'initiatives. « Les fonctionnaires de ces structures attendent un coup de fil d'en haut pour mener des enquêtes ou les stopper, décrypte un initié. Les services y perdent ce qui faisait leur puissance. » Il y a surtout certitude que l'on est assis sur un siège éjectable et cette peur de se retrouver demain au fond d'une cellule ou condamné à une lourde peine de prison.

Une coopération internationale rendue plus difficile

Cette succession de départs et d'arrivées sans fin déstabilise en outre la coopération avec les partenaires étrangers en matière de lutte contre le terrorisme, le narcotrafic ou encore la grande délinquance. C'est le cas notamment avec les services français, avec lesquels les contacts viennent d'être réactivés après presque deux ans de coupure.

Cette constance dans l'instabilité obéit-elle à des calculs politiques ? L'hypothèse n'est peut-être pas si farfelue. Pendant les vingt-cinq années qu'il a passées à la tête des services, le général « Toufik » a bâti un État dans l'État. Il s'est imposé comme un faiseur de roi au point de devenir incontournable sous cinq présidents (Chadli, Boudiaf, Kafi, Zeroual et Bouteflika). Pareil personnage de poids ne saurait exister sous Tebboune au risque de menacer ou de déstabiliser sa présidence et les intérêts de ceux qui l'entourent.

Il n'y a pas loin du Capitole à la Roche Tarpéienne, dit l'adage romain. Un général devrait faire sienne cette maxime lorsqu'on lui propose de prendre la tête des services algériens.