L'Europe accélère vers un euro numérique pour contrer la dépendance aux géants américains
La souveraineté européenne s'affirme avec une nouvelle vigueur face aux ambitions américaines et à l'instabilité géopolitique. Mardi, les députés européens ont apporté un soutien de principe crucial au projet d'euro numérique, conçu comme une alternative publique aux géants américains Visa et Mastercard dans les paiements en ligne.
Cette monnaie électronique, portée par la Banque centrale européenne depuis 2020, prend désormais corps avec l'adoption de deux amendements clés. Elle représente un équivalent numérique des pièces et billets, prévu pour être opérationnel d'ici 2029.
Un instrument de paiement public pour renforcer l'autonomie européenne
Conçu comme un équivalent direct des espèces physiques, l'euro numérique permettra aux citoyens d'effectuer des paiements via un portefeuille numérique, que ce soit dans les commerces, en ligne ou entre particuliers. La BCE garantit qu'aucun surcoût ne sera appliqué aux utilisateurs.
Contrairement aux paiements par carte traditionnels, qui relèvent de systèmes privés, l'euro numérique offrira aux Européens la possibilité d'utiliser directement de l'argent numérique public, au même titre que les espèces physiques.
La Banque centrale européenne prévoit de lancer la phase pilote du projet courant 2027, avec l'objectif ambitieux de commencer à émettre des euros numériques en 2029. Cette échéance reste toutefois conditionnée à l'adoption d'un cadre législatif européen cette année, une donnée encore incertaine.
Christine Lagarde alerte sur les risques de dépendance étrangère
Auditionnée lundi à Strasbourg, la présidente de la BCE, Christine Lagarde, a exhorté les eurodéputés à soutenir rapidement le projet. Elle a argumenté que l'euro numérique permettrait d'éviter une dépendance excessive à des fournisseurs étrangers pour les systèmes de paiement essentiels au fonctionnement de l'économie européenne.
Le 6 février 2026, la Banque centrale européenne a renouvelé ses appels à l'Union européenne pour accélérer l'adoption de cette monnaie numérique, avertissant que tout retard laisserait le continent vulnérable face aux acteurs étrangers des grandes technologies.
Selon ses partisans, l'euro numérique répond à une double préoccupation stratégique. D'une part, la digitalisation croissante des transactions exige que les systèmes publics disposent de technologies adaptées. D'autre part, la dépendance actuelle à des fournisseurs non-européens dans un domaine essentiel représente un risque géopolitique majeur.
En cas de conflit avec les États-Unis, les géants américains pourraient en effet interrompre ou conditionner l'accès à leurs infrastructures de paiement. Des pressions individuelles pourraient également être exercées, comme l'a démontré le cas du juge français à la Cour pénale internationale, Nicolas Guillou, dont tous les comptes et moyens de paiement ont été bloqués suite à des sanctions américaines.
Des résistances politiques et bancaires persistent
Le projet ne fait cependant pas l'unanimité au Parlement européen. Des craintes ont été soulevées concernant la confidentialité des paiements et le risque que l'euro numérique supplante progressivement les espèces physiques.
Christine Lagarde a cherché à rassurer les sceptiques en affirmant que la BCE n'aurait en aucun cas accès aux données personnelles des utilisateurs et que l'euro numérique ne visait pas à remplacer les espèces.
Le rapporteur principal sur le dossier, l'eurodéputé espagnol Fernando Navarrete, propose quant à lui de réduire le champ d'application de l'euro numérique à une utilisation uniquement hors ligne, ce qui enlèverait sa substance d'alternative à Visa et Mastercard.
Les groupes d'extrême droite du Parlement européen, dont font partie le Rassemblement national et Reconquête, ont catégoriquement rejeté cette nouvelle monnaie électronique.
Le secteur bancaire privé freine des quatre fers
Le secteur bancaire privé manifeste également de fortes réticences face à l'émergence de ce nouvel acteur. Les banques se mobilisent en coulisses pour tenter de réduire la portée du projet, craignant qu'il ne fasse concurrence à leurs propres solutions de paiement numériques, comme la plateforme Wero.
Certaines institutions financières redoutent par ailleurs de voir les épargnants réduire leurs dépôts bancaires au profit de cette nouvelle incarnation de l'euro, qui pourrait être perçue comme plus sûre en période de turbulences financières.
Selon une étude de PwC réalisée auprès de 19 groupes bancaires, l'euro numérique pourrait coûter jusqu'à 30 milliards d'euros aux banques européennes. Le projet de la BCE sera soumis au vote des députés européens au premier semestre 2026, dans un contexte de tensions géopolitiques accrues et de course à la souveraineté technologique.