Algérie : Le retour des exilés au prix du silence
« Après douze années d’exil, je m’apprête à rentrer dans mon pays. Quelle joie ! » Ces mots, prononcés par Ahmed Seklab, résument l'émotion de nombreux Algériens vivant à l'étranger qui bénéficient d'une mesure présidentielle inédite. Le samedi 17 janvier 2026, à l'aéroport de Londres, ce quadragénaire, barbe taillée et vêtu d'une veste noire, attendait son vol pour Alger, passeport et billet en main. Exilé en Angleterre depuis 2012, il avait fui la justice algérienne qui l'avait condamné à plusieurs reprises pour des critiques acerbes, parfois ad hominem, contre les dirigeants du pays. Proche de la mouvance islamiste et diplômé en sciences religieuses, il ne pensait jamais pouvoir revenir.
Une mesure présidentielle confuse
Quatre jours auparavant, la présidence algérienne annonçait, presque ex nihilo, l'adoption d'une mesure permettant aux Algériens vivant à l'étranger « dans une situation de précarité » de rentrer. Le communiqué officiel, cependant, reste confus : il évoque des jeunes « en situation irrégulière […] ayant été délibérément induits en erreur par des individus qui se croyaient capables de nuire à la crédibilité de l'État ». Sans précision claire, il est difficile de savoir s'il s'agit de délinquants fuyant la justice ou de militants politiques exilés pour éviter la répression.
En contrepartie de la levée des poursuites, le « repenti » doit signer « un engagement de non-récidive », montrant ainsi patte blanche et cessant toute action jugée subversive. Cela implique souvent de renoncer à sa liberté de parole. Immédiatement, les consulats et services de sécurité se sont mis au travail, contactant des figures connues de l'opposition, notamment des influenceurs critiques. Sid-Ahmed Seklab, qui a récupéré son passeport après une décennie de privation, en fait partie. Depuis son retour, lui qui était très prolixe en exil, ne poste que de rares vidéos pour exprimer sa joie de retrouver sa famille, évitant toute critique politique envers le président Abdelmadjid Tebboune.
Un précédent avec le MAK
Cette mesure n'est pas entièrement nouvelle. En 2022, une loi dite « réunification », jamais publiée officiellement, a permis à quelques dizaines de militants du Mouvement pour l'autodétermination de la Kabylie (MAK), organisation séparatiste déclarée terroriste par Alger, de rentrer à condition de renoncer à « s'attaquer à l'Algérie ». Parmi eux, Hacen Ziani, ancien Premier ministre du « gouvernement kabyle en exil », résidant au Canada depuis vingt ans, peut désormais circuler librement entre son pays natal et sa résidence.
Refus et méfiance persistants
Mais ce choix entre paix et silence n'a pas été accepté par tous. Des journalistes et activistes refusent catégoriquement d'abdiquer leur liberté. Abdou Semmar, journaliste réfugié à Paris et condamné à mort en Algérie pour avoir dévoilé une affaire de corruption présumée au sein de Sonatrach, annonce qu'il n'acceptera de regagner son pays que s'il conserve « sa liberté de parole ». De même, la militante Amira Bouraoui, qui a fui clandestinement en 2023 après une condamnation pour « injure » contre le président Tebboune, exprime son désir de rentrer, mais pas au détriment de sa liberté.
Sur sa page Facebook, Zakaria Hannache, technicien en électromécanique exilé au Canada depuis trois ans pour échapper aux poursuites liées à son activisme dans le hirak, le mouvement pro-démocratie, écrit : « J'ai évidemment envie de rentrer dans mon pays, de voir ma famille. Mais pas au détriment de ma liberté. » Beaucoup se méfient des autorités, car pendant que cette amnistie est offerte à certains, d'autres émigrés, notamment ceux ayant participé à des manifestations anti-régime à l'étranger, sont souvent arrêtés, parfois dès leur arrivée en Algérie, voire condamnés pour « apologie du terrorisme ».
Une injustice dénoncée
Said Zahi, avocat défendant de nombreux détenus d'opinion, dénonce cette situation : « C'est une injustice de déclarer une amnistie pour une partie de la population et en exclure une autre parce qu'elle refuse de renoncer à sa liberté. » Parmi les jeunes partis pour des raisons sociales ou économiques, beaucoup rejettent ces mesures, arguant que « la vie est meilleure en France », comme l'indique Mohamed, vendeur à la sauvette en région parisienne, sur les réseaux sociaux.
Ces individus, souvent partis sur des embarcations de fortune pour gagner les côtes espagnoles avant de s'installer en France, trouvent difficile de faire le chemin inverse, même avec une promesse de retour. Cette politique divise profondément la diaspora algérienne, entre ceux qui voient une opportunité de retrouver leurs racines et ceux qui préfèrent préserver leur liberté, au prix d'un exil prolongé.