Macron et Merz exposent leurs divergences sur l'avenir économique de l'Europe
Macron et Merz divergent sur la stratégie économique européenne

Deux visions de l'Europe économique s'affrontent à Anvers

Sur la scène d'Anvers, mercredi 11 février, Emmanuel Macron et Friedrich Merz se sont succédé devant un parterre d'industriels pour livrer un diagnostic commun mais proposer des remèdes sensiblement différents. Les deux dirigeants ont utilisé les mêmes termes – « urgence », « choc », « crise existentielle » – pour décrire la situation économique européenne, mais leurs prescriptions divergent notablement sur plusieurs points clés.

Protection européenne : pilier stratégique ou exception justifiée ?

La première divergence fondamentale concerne la notion de protection européenne. Emmanuel Macron a longuement défendu sa vision d'une préférence européenne assumée dans les secteurs stratégiques. « Nous vivons des temps différents, un mode d'urgence. Nous devons envisager des mesures qui ne sont pas familières avec les recettes classiques européennes », a-t-il déclaré, tout en précisant : « Je ne crois pas au protectionnisme. »

Le président français a insisté sur la nécessité de préserver des chaînes de valeur entières grâce à des quotas de contenus locaux, affirmant que « si vous voulez préserver des emplois dans ce continent, nous devons définir l'esprit européen ».

Friedrich Merz a adopté une position plus nuancée, retournant l'argument dans l'autre sens. « Nous devrions utiliser des règles de préférence européenne, mais de manière intelligente », a-t-il précisé, ajoutant : « Uniquement pour les secteurs stratégiques critiques et uniquement en dernier recours. » Le chancelier allemand a proposé une formule alternative : « Made with Europe » plutôt que « Made in Europe », privilégiant ainsi les partenariats avec des alliés plutôt qu'un repli continental.

Libre-échange : outil de croissance ou menace pour l'industrie ?

Sur la question du libre-échange, les approches diffèrent également. Friedrich Merz a placé les accords commerciaux au cœur de son discours, rappelant que « la croissance et la prospérité européennes n'ont jamais découlé du protectionnisme ». Il a critiqué les négociations trop longues, citant l'exemple du Mercosur : « Il ne devrait plus jamais nous falloir 26 ans pour conclure un accord commercial. Le monde ne nous attendra pas. »

Emmanuel Macron a adopté une position plus nuancée, théorisant comment articuler « attractivité et protection ». Prenant l'exemple de la Chine, il a expliqué que l'empire du Milieu serait éligible à la préférence européenne à condition d'investir et d'accepter un transfert de technologie en faveur des Européens. Pour le président français, la protection devient ainsi un outil d'attractivité stratégique.

Financement de la transition : dette commune contre dérégulation

La fracture la plus profonde concerne le financement de la transition économique et écologique. Emmanuel Macron a défendu avec audace l'idée d'émissions de dettes communes : « Personne ne veut augmenter le budget européen par les voies classiques. Donc la seule façon d'augmenter le budget commun est de faire des émissions de dettes communes sur le marché. »

Le président français a théorisé la dette commune comme levier de souveraineté, affirmant : « Si nous ne pouvons pas être dans la course avec les États-Unis et la Chine dans les cinq années, nous n'aurons aucune chance. »

Friedrich Merz n'a même pas évoqué cette option, préférant mettre l'accent sur la dérégulation. Il a proposé un principe radical : « Tout projet qui n'est pas traité dans un délai de quelques semaines ou mois sera automatiquement approuvé. » Le chancelier allemand a appelé à un « nettoyage réglementaire complet », affirmant que « des corrections mineures aux lois ne suffisent pas ».

Décarbonation : fracture philosophique entre Paris et Berlin

Sur le système d'échange de quotas carbone (ETS), la divergence devient philosophique. Emmanuel Macron a rejeté toute remise en cause du mécanisme avec fermeté : « Ce serait une énorme erreur pour les Européens de dire que compétitivité signifie tuer le Green Deal. C'est une stupidité. »

Le président français propose d'utiliser immédiatement les revenus du système pour aider les pays les plus impactés à accélérer leur décarbonation, affirmant que « la décarbonation doit devenir un avantage compétitif, pas un vecteur de déclin industriel ».

Friedrich Merz prône au contraire la souplesse : « Si ce n'est pas réalisable et si ce n'est pas le bon instrument, nous devrions être très disposés à le modifier ou au moins à le reporter. » Cette différence d'approche reflète aussi des situations nationales distinctes : la France, grâce à son parc nucléaire, est moins impactée que l'Allemagne, qui paie des prix de l'énergie élevés rendant l'ETS particulièrement lourd pour son industrie.

Méthodes et alliances : chacun son leadership

La troisième différence porte sur la méthode et les alliances. Emmanuel Macron a évoqué la possibilité de « coopérations renforcées » si les réformes ne progressent pas suffisamment vite : « Six mois pour livrer, sinon on passe à un changement de méthode et on réunit des coalitions de volontaires. »

Friedrich Merz a répondu en mettant en avant la coalition dont il dispose déjà, rappelant que « 21 chefs de gouvernement ont suivi et signé la lettre demandant plus de dérégulation et plus de compétitivité ». Le chancelier allemand a défini le rôle qu'il assigne à l'Allemagne : « Le chancelier doit jouer un rôle très fort dans cette Union européenne pour avancer et entraîner tous les autres avec nous. »

Références communes, conclusions opposées

Ce qui fascine dans ce débat, c'est que les deux hommes citent les mêmes références pour justifier des priorités différentes. Tous deux évoquent les rapports Draghi et Letta, tous deux rappellent que l'Europe a su agir vite pendant le Covid. Mais ils en tirent des conclusions opposées : Macron veut reproduire le mécanisme de 2020 avec de la dette commune, tandis que Merz veut reproduire la vitesse de décision sans reproduire l'endettement.

Emmanuel Macron a également évoqué le cas d'Elon Musk, « totalement sursubventionné par les agences fédérales américaines », pour justifier que l'Europe s'accorde sur une préférence européenne et consacre des investissements publics massifs. Le modèle américain devient ainsi un argument pour justifier l'intervention publique européenne.

À Anvers, deux Europe se sont donc croisées sans se heurter frontalement. Elles partagent le diagnostic d'urgence, la volonté de simplifier, l'acceptation d'une certaine protection dans les secteurs stratégiques. Mais sur l'ampleur de cette protection, sur le rôle de la dette commune, sur la priorité entre dérégulation et investissement public, les curseurs ne sont pas alignés. Macron veut un État stratège européen plus interventionniste, Merz veut un marché unique enfin désentravé et plus ouvert. Les débats d'Alden Biesen devront départager ces deux visions concurrentes de l'avenir économique européen.