Arménie : l'UE et les USA misent sur Erevan avant les législatives
Arménie : UE et USA misent sur Erevan avant législatives

L'Arménie est à l'honneur en ce début mai avec deux événements coup sur coup. Lundi, la Communauté politique européenne a fait d'Erevan le théâtre diplomatique majeur du continent, où s'est joué l'accrochage entre le président Ilham Aliev, furieux des résolutions du Parlement européen contre son régime. Le 5 mai, Ursula von der Leyen et António Costa ont prolongé leur présence dans la capitale arménienne pour signer une déclaration commune qui arrime l'Arménie à l'Europe. Le timing ne doit rien au hasard.

Dans un mois, le 7 juin, les Arméniens votent pour leurs élections législatives. Ce scrutin conditionne l'ensemble de l'architecture géopolitique que Bruxelles et Washington ont patiemment construite autour d'un pays de trois millions d'habitants coincé entre la Turquie, l'Iran, l'Azerbaïdjan et une Russie qui, bien qu'affaiblie, s'agrippe à son ancienne chasse gardée et n'a pas dit son dernier mot.

La vitrine et l'arrière-boutique

À travers cet accord UE-Arménie, Bruxelles a sorti le carnet de chèques : 2,5 milliards d'euros au titre du programme d'investissement international de l'UE (Global Gateway), 270 millions d'euros au titre du plan de résilience, la mise sur pied d'une mission de partenariat de sécurité qui remplacera la précédente mission de surveillance des frontières lancée en 2023. L'UE promet d'ouvrir un dialogue avec Erevan sur la libéralisation des visas.

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L'Arménie est invitée à rejoindre l'entreprise commune européenne pour les semi-conducteurs (Chips JU) et le hub européen pour le calcul de haute performance (EuroHPC). La déclaration commune couvre 44 paragraphes. L'UE « reconnaît les aspirations européennes du peuple arménien » – formule prudente qui acte, sans ouvrir de calendrier, la loi arménienne de mars 2025 ayant lancé formellement le processus d'adhésion à l'UE. À ce stade, Bruxelles tisse des liens sans ouvrir la porte.

« L'Arménie est un pilier clé dans notre relation avec le Caucase du Sud, déclare António Costa, le président du Conseil européen, mais aussi pour interconnecter l'Europe à travers le Caucase du Sud jusqu'à la mer Caspienne et l'Asie centrale. C'est l'histoire de nos régions, et ce sera aussi leur avenir. » Mais derrière la vitrine institutionnelle, la vraie question du sommet est ailleurs : peut-on consolider le pivot arménien vers l'Occident avant que les urnes ne le remettent en cause ?

Le parrain russe s'éloigne, deux autres arrivent

Pour comprendre l'enjeu, il faut remonter à septembre 2023. L'Azerbaïdjan lance une offensive éclair sur le Haut-Karabakh, expulse 100 000 Arméniens de leur territoire ancestral et dissout la République d'Artsakh. Un nettoyage ethnique en règle. L'Union européenne s'apitoie mais, globalement, regarde ailleurs et signe un accord d'approvisionnement en gaz avec l'Azerbaïdjan pour compenser la perte des acheminements de Moscou en raison de la guerre en Ukraine. Les soldats russes présents regardent sans bouger, trahissant ce faisant un parrainage militaire de trente ans. Le Premier ministre Nikol Pachinian en tire la conclusion que tout le monde évite de formuler : l'Arménie doit changer de protecteur.

Il a fallu le retour de Donald Trump et sa quête frénétique du prix Nobel de la paix pour changer la donne. En août 2025, les efforts de paix de l'administration américaine paient. Donald Trump reçoit Nikol Pachinian et le président Aliev à la Maison-Blanche. « Trente-cinq ans de mort et de haine – et maintenant ce sera l'amour et le respect », clame le président américain dans un sourire rayonnant.

L'accord de Washington établit la normalisation des relations entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan. Mais son vrai contenu tient en une concession immobilière : les Américains prennent les droits exclusifs de développement pour 49 ans, renouvelables 50 ans, sur le corridor de Syunik, soit 44 km de territoire arménien reliant l'Azerbaïdjan à son exclave de Nakhitchevan, et au-delà la Turquie à la mer Caspienne.

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Ce corridor hautement stratégique est attribué à un consortium dont les États-Unis disposeront de 74 % des parts et l'Arménie seulement 26 %. Ce corridor est dénommé le TRIPP pour Trump Route for International Peace and Prosperity. Washington débourse 145 millions de dollars d'engagement initial. Ce n'est pas si cher payé pour un des corridors stratégiques de l'Eurasie. Marco Rubio, le secrétaire d'État américain, y voit « un modèle pour le monde ».

L'UE arrive derrière avec, elle aussi, un carnet de chèque. Elle financera les infrastructures de connectivité autour d'un corridor dont elle ne détient aucune part. Elle valide d'ailleurs, dans sa déclaration de 44 paragraphes, le TRIPP. L'Europe et les États-Unis se répartissent les rôles : Bruxelles construit la salle et Washington tient le comptoir et le tiroir-caisse.

Les enjeux stratégiques du 7 juin

Comment le consortium va-t-il se rémunérer ? Le document de mise en œuvre du TRIPP, publié le 13 janvier 2026 par le département d'État américain à l'issue d'une réunion entre Marco Rubio et le ministre arménien des Affaires étrangères, Ararat Mirzoyan, prévoit que la TRIPP Development Company disposera du droit exclusif de « percevoir et conserver des revenus » issus de plusieurs sources : des frais d'accès aux infrastructures, des activités commerciales dans la zone de transit, des loyers fonciers, des charges de services.

Et le document précise que ces droits couvrent non seulement les routes et les voies ferrées, mais aussi les oléoducs, les gazoducs, les réseaux de fibre optique et les lignes de transmission électrique. Ce n'est pas un simple droit de passage routier : c'est une concession énergétique et numérique sur territoire souverain de l'Arménie. La structure du consortium doit assurer « un retour financier aux États-Unis sur leur contribution initiale, ou d'autres bénéfices économiques pour le gouvernement américain ou pour les entreprises américaines », est-il écrit en page 3.

Quant à la collecte des péages, le document précise, page 5, qu'elle sera assurée par des opérateurs privés engagés par le consortium tandis que les autorités arméniennes conservent leur présence dans les installations douanières et prennent les décisions finales de dédouanement. Sur le papier, la souveraineté est préservée. Dans les faits, c'est une concession à l'américaine sur le modèle du canal de Panama, un précédent que les analystes de la région n'ont pas manqué de relever.

Et pourtant, tout cet édifice repose sur une condition : que Nikol Pachinian gagne les législatives du 7 juin. Les derniers sondages MPG, le partenaire arménien de Gallup International, donnent son parti, Civil Contract, en tête des intentions de vote (entre 26 et 27 %). Mais l'opposition cumulée dépasse 30 %, portée par trois forces dont certaines sont liées à Moscou. La loi électorale arménienne comporte une « clause de majorité stable » inspirée de la loi italienne Italicum de 2015.

Si aucun parti n'obtient 52 % des sièges au premier tour et qu'aucune coalition ne se forme dans les six jours suivant les résultats, un second tour est organisé entre les deux premiers partis. Le vainqueur du second tour se voit alors attribuer des mandats supplémentaires pour atteindre la majorité constitutionnelle requise, garantissant ainsi une gouvernance stable. Les reports de voix seront donc très importants pour que Pachinian se maintienne.

Des opposants divisés

Parmi ses opposants, une figure connue : Robert Kotcharian, symbole de l'ancien système liquidé par Pachinian. Il fut le deuxième président de l'Arménie (1998-2008). C'est l'homme du Karabakh car il en était le dirigeant avant de prendre le pouvoir à Erevan. Il laisse le souvenir d'une gouvernance autoritaire, s'appuyant sur des oligarques proches du Kremlin. Poursuivi pour « renversement de l'ordre constitutionnel » après la Révolution de velours de 2018, il fut arrêté, relâché, rejugé. Moscou est intervenu ouvertement pour le protéger. Aujourd'hui, il est à la tête du bloc d'opposition Hayastan autour de 8 %.

Autre adversaire : Gagik Tsarukian, un homme d'affaires haut en couleur. Il est l'oligarque le plus riche d'Arménie, fondateur du parti Arménie Prospère, crédité d'un peu moins de 8 %. Ancien champion de sambo (un sport de combat populaire dans l'espace post-soviétique), il a bâti un empire dans la construction, l'énergie et l'agroalimentaire sous la protection des régimes Kotcharian et Sargsian. Ses allégeances sont monnayables : il a soutenu Pachinian après 2018, puis rejoint l'opposition quand le vent a tourné. Il incarne l'opportunisme post-soviétique dans sa forme la plus pure. Il affirme être « du côté du peuple » mais reste très proche du Kremlin.

Mais l'adversaire le plus redouté demeure Samvel Karapetian. PDG du conglomérat russo-arménien Tashir Group, l'oligarque contrôlait jusqu'à son arrestation les Réseaux électriques d'Arménie – infrastructure stratégique dont le gouvernement a saisi les actifs. Arrêté en 2025 pour un appel présumé au renversement du pouvoir, il dirige depuis sa résidence surveillée le parti Strong Armenia, créé en janvier 2026 et aujourd'hui situé à environ 14 %. Son double passeport arménien et russe l'exclut légalement d'un mandat parlementaire et de la fonction de Premier ministre. Il se pose en faiseur de roi plutôt qu'en candidat direct.

L'Église apostolique arménienne, dont plusieurs dirigeants ont été arrêtés en 2025 pour liens présumés avec Moscou et tentative de déstabilisation du pouvoir, est devenue le vecteur du message russe classique : l'Occident décadent veut détruire les valeurs traditionnelles. La Russie tente de regagner son influence par les urnes. Toutefois, l'Arménie n'est pas encore totalement sortie de l'OTSC (Organisation du traité de sécurité collective), l'alliance militaire russo-soviétique fondée en 1992. Pachinian a gelé sa participation. Il se considère de facto en dehors de ce traité. Mais de jure, ce n'est pas fait.

La diaspora américaine pèse

Le Premier ministre doit aussi compter avec la diaspora arménienne des États-Unis – cinq à sept millions de personnes, soit plus du double de la population d'Arménie, qui ne votent pas mais pèsent. Elle n'est pas monolithique, mais son aile nationaliste, traumatisée par la chute du Haut-Karabakh, lui est majoritairement hostile.

En avril 2026, un congrès du parti nationaliste dachnak à Paris a adopté une déclaration qualifiant sa politique d'« antinational » et exigeant la réouverture du dossier de l'Artsakh que Pachinian s'efforce précisément de clore. C'est cette frange de la diaspora que Tucker Carlson a contribué à mobiliser en recevant sur son podcast le neveu de Karapetian, reprenant mot pour mot le narratif de Moscou sur le « défenseur du christianisme » contre les dérives occidentales. Et même en gagnant les législatives, Nikol Pachinian n'est pas au bout de ses peines. Il devra ensuite organiser un référendum constitutionnel pour effacer de la loi fondamentale arménienne toute référence au Haut-Karabakh. C'est la condition posée par Bakou pour ratifier le traité de paix. Un choix douloureux pour le pays dont le chef demande aux citoyens de voter pour effacer la mémoire de ce qu'ils ont perdu. Exercice démocratique plus que périlleux. En attendant, en Arménie, l'Europe a gagné un allié, Trump mise sur un corridor d'avenir. Et le 7 juin, les Arméniens voteront pour savoir s'ils confirment les deux et s'ils confortent la paix.