Les armes ont beau s'être tues en novembre 2022 après la signature de l'accord de Pretoria, des milliers de citoyens n'ont jamais retrouvé la paix dans la région du Tigré, au nord de l'Éthiopie. Ce statu quo insupportable affecte particulièrement les habitants du Tigré occidental. Les forces amharas, venues de la région voisine et alliées au gouvernement fédéral pendant la guerre contre le Front de libération du peuple du Tigré (FLPT), ne se sont jamais retirées de ce territoire contesté.
Un rapport accablant de Human Rights Watch
Dans un rapport publié le 22 avril, Human Rights Watch dénonce des détentions arbitraires et de graves abus. L'enquête, basée sur une quarantaine d'entretiens à distance faute d'accès au terrain, estime que les Tigréens restés au Tigré occidental sont considérés comme des citoyens de seconde zone. De précédents rapports de Human Rights Watch et Amnesty International avaient déjà révélé une campagne de nettoyage ethnique contre la population civile tigréenne dans cette zone.
Témoignages et discriminations institutionnelles
Contactée par Le Point Afrique, Laetitia Bader, directrice adjointe de la division Afrique de Human Rights Watch, insiste sur la persistance des discriminations institutionnelles amorcées dès 2020. « Les Tigréens se voient désormais refuser le renouvellement de leur carte d'identité, ce qui restreint leurs déplacements et les expose à des arrestations aux points de contrôle routiers. » L'absence de documents d'identité limite également l'accès à l'emploi, alors que beaucoup ont été dépossédés de leurs terres agricoles.
« Certains Tigréens sont obligés de travailler comme ouvriers agricoles journaliers sur leur propre terre, sans être payés, et sont battus par les forces et les nouveaux arrivants qui contrôlent ces champs », déplore Laetitia Bader. Cette situation s'inscrit dans la continuité de persécutions très sérieuses.
Conséquences humanitaires et exode
Ces traitements déshumanisants poussent de nombreux Tigréens à fuir. L'Organisation internationale pour les migrations recense environ 740 000 personnes déplacées internes originaires de la région qui n'ont pas pu rentrer chez elles. Un chercheur spécialiste des questions sécuritaires en Éthiopie, s'exprimant sous couvert d'anonymat, analyse : « Le gouvernement fédéral instrumentalise cette région pour semer le conflit entre Amharas et Tigréens, afin de se maintenir au pouvoir à Addis-Abeba. »
Cette politique de diviser pour mieux régner est appliquée à l'échelle du pays depuis l'arrivée du Premier ministre Abiy Ahmed en 2018. Le scrutin prévu le 1er juin laisse peu de doute sur son maintien. Par ailleurs, le principal parti politique du Tigré, le FLPT, est enlisé dans des querelles internes et semble peu préoccupé par le sort des Tigréens de l'ouest.
Une région qui se vide
Le chercheur ajoute : « Le FLPT est divisé en plusieurs factions et perpétue harcèlement, traque des opposants, arrestations arbitraires et torture. C'est pourquoi beaucoup de riverains quittent le Tigré. » Il n'exclut pas une nouvelle guerre. Teklehaymanot Weldemichel, universitaire originaire de la région, observe : « C'est comme si le siège imposé au Tigré pendant la guerre n'avait jamais été levé. » Il déplore l'interdiction faite aux observateurs internationaux et journalistes d'accéder au Tigré occidental.
Human Rights Watch recommande d'autoriser l'accès à la région à des observateurs indépendants, notamment au rapporteur spécial des Nations unies sur les droits humains des personnes déplacées. L'ONG accuse le gouvernement fédéral et la communauté internationale d'ignorer le sort des citoyens de l'ouest tigréen, région hautement stratégique, frontalière du Soudan et dotée des terres les plus fertiles.
Teklehaymanot Weldemichel conclut : « Ce sont les forces amharas qui occupent le Tigré occidental, mais c'est le gouvernement qui les a amenées pendant la guerre et continue à les payer, les entraîner et leur fournir des armes. » Depuis le traité de Pretoria, une partie des miliciens amharas, les Fano, se sont retournés contre Addis-Abeba, entraînant de violents combats dans la région voisine de l'Amhara.



