Narges Mohammadi dénonce la torture blanche en Iran
Narges Mohammadi dénonce la torture blanche

Courageuse. Combative. Inspirante. Trois adjectifs pour qualifier Narges Mohammadi, cette voix emblématique de l’Iran qui défie l’oppression du régime des Mollahs. Prix Nobel de la paix 2023, elle porte aujourd’hui le témoignage de la répression. Dans des écrits clandestins exfiltrés de prison et publiés par The Guardian ce dimanche 10 mai, elle révèle une méthode de torture particulièrement insidieuse : l’effacement psychologique.

Condamnée à plus de quarante années de prison et à 154 coups de fouet pour son combat contre la peine de mort ainsi que celui en faveur des droits des femmes en Iran, l’opposante iranienne décrit la mécanique de « la torture blanche ». Ses manuscrits, transmis au péril de leur vie par d’autres détenues, doivent paraître cette année dans une autobiographie intitulée A Woman Never Stops Fighting.

« Le temps semble immobile »

Le texte s’ouvre sur une cellule sans air, presque sans lumière. Une unique plaque métallique perforée, fixée près du plafond, laisse filtrer quelques rayons de soleil. « L’élément le plus délirant de l’isolement, c’est le temps lui-même », écrit-elle. Dans cet espace clos, explique-t-elle, les jours cessent d’exister. Les heures ne se mesurent plus qu’à « un étroit rayon de lumière glissant à travers les trous d’une plaque de métal ».

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La prisonnière raconte sa peur de s’endormir l’après-midi : « Quand je me réveillais, je ne savais plus si nous étions encore aujourd’hui, revenus à hier, ou déjà demain. » « Une cellule est lourde », écrit-elle encore. « Rien au monde n’égale sa densité. » À mesure que les heures se figent, la prison devient une matière compacte. « Le temps semble immobile, comme s’il vous regardait en retour. »

Le rituel de l’humiliation

Puis vient la convocation à l’interrogatoire. Une cloche retentit dans le couloir des femmes. Une surveillante approche en traînant ses sandales de plastique. « Cette fois l’interrogateur venait pour moi », écrit-elle. Avant de sortir, on lui jette un bandeau sur les yeux et un tchador. La prisonnière doit s’habiller sous surveillance : pantalon sombre en tissu synthétique irritant, chaussettes usées, voile réglementaire. « Vous devez mettre votre tchador et votre bandeau avant de sortir », ordonne la gardienne.

Tout est pensé pour désorienter, infantiliser, dissoudre l’individu dans l’obéissance. Dans le couloir, une bâche sale empêche les hommes d’apercevoir le quartier des femmes. « Chaque fois que je passais devant, j’avais la nausée », écrit-elle, comme le rapporte The Guardian.

Guidée à l’aveugle jusqu’à une chaise en plastique, elle décrit une sensation de paralysie absolue. « Je ne pouvais plus respirer. Même la curiosité ne me poussait plus à bouger. J’étais assise là, gelée comme un bloc de glace. » En face d’elle, un homme commence calmement : « Vous allez rester avec nous un moment. » « Combien de temps ? », demande-t-elle. « Ne posez pas de questions. Personne ne le sait. Cela dépend de vous. » lui répond-t-on.

La « torture blanche »

Les écrits de Narges Mohammadi forment aujourd’hui l’un des témoignages les plus précis sur la stratégie iranienne de destruction psychologique des opposants. Dès avant son arrestation, l’activiste dénonçait déjà les dangers de l’isolement carcéral. Elle s’appuie notamment sur les travaux d’une psychiatre, épouse d’un détenu politique, qui avait analysé les effets neurologiques et psychologiques de cet enfermement extrême. « L’isolement détruit systématiquement une personne par la peur, l’isolement sensoriel et la privation humaine », résume-t-elle. Le régime n’a plus nécessairement besoin d’aveux publics ni même de violence visible. Il suffit d’enfermer et d’épuiser.

« Cela attaque l’esprit plutôt que le corps », explique la détenue. Elle compare parfois la cellule à une tombe. D’autres prisonniers lui avaient parlé d’une sensation de noyade glacée : voir son propre corps s’engourdir sans parvenir à le sauver. Pour elle, l’image est différente : « C’était comme être un enfant prisonnier dans les bras d’un monstre. »

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L’opposante est « entre la vie et la mort »

« Les régimes autoritaires n’ont pas toujours besoin d’une corde de pendaison », écrit-elle. « Parfois, ils attendent simplement que le corps humain cède. » L’opposante iranienne raconte que chaque consultation médicale nécessitait l’aval d’une multitude d’instances sécuritaires et judiciaires. Même lors de ses urgences cardiaques, les traitements étaient retardés ou refusés. Au fil des années, explique-t-elle, elle a compris que cette négligence relevait d’une stratégie d’épuisement physique.

Selon sa famille, citée par The Guardian, la dissidente aurait perdu plus de vingt kilos ces derniers mois. En mars, elle aurait été retrouvée inconsciente dans sa cellule après une crise cardiaque présumée. Ses proches accusent désormais les autorités iraniennes d’organiser une « exécution lente ». Arrêtée quatorze fois, condamnée à répétition, Narges Mohammadi est devenue l’un des visages mondiaux du mouvement « Femme, Vie, Liberté ». En 2023, elle avait reçu le prix Nobel de la paix alors qu’elle était toujours emprisonnée. En décembre 2024, après plusieurs crises médicales, les autorités iraniennes avaient brièvement suspendu sa peine. Mais un an plus tard, lors d’une nouvelle vague de répression contre les dissidents, elle était de nouveau arrêtée avec violence avant d’être condamnée à une nouvelle peine de prison début 2026. Aujourd’hui hospitalisée dans un établissement régional de Zanjan, elle se trouve « entre la vie et la mort », selon son avocate.