Les âges du beauf : histoire d'un mépris de classe en évolution
Les âges du beauf : mépris de classe en évolution

Le mot « beauf », contraction de « beau-frère », est né dans les années 1970 sous la plume du dessinateur Cabu. Il désignait alors un Français moyen, conservateur, raciste et vulgaire, symbole d'un mépris de classe qui n'a cessé d'évoluer depuis cinquante ans. Aujourd'hui, le terme s'est banalisé et son sens s'est élargi, mais il reste un marqueur social puissant.

Origines et premières représentations

Dans les années 1970, le beauf incarne le petit-bourgeois attablé devant son pastis, fier de sa voiture et de son pavillon de banlieue. Cabu le croque dans Charlie Hebdo comme un personnage obtus, xénophobe et satisfait. Selon l'historien Christian Delporte, « le beauf est une figure de la France d'en bas, vue d'en haut ». Il concentre les peurs des classes intellectuelles face à la montée de la société de consommation et au conformisme.

Évolution des années 1980 à 2000

Dans les années 1980, le beauf se politise. Il devient le support de l'extrême droite, notamment à travers le Front national. Le sociologue Michel Wieviorka note que « le beauf est alors associé au racisme ordinaire et à la réaction ». Les médias popularisent l'expression « beaufitude » pour décrire un état d'esprit rétrograde. Dans les années 1990, le terme s'étend à d'autres sphères : le « beauf de gauche » apparaît, désignant un militant sectaire et dogmatique.

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Le beauf à l'ère numérique

Avec Internet et les réseaux sociaux, le beauf se réinvente. Il n'est plus seulement un homme d'âge mûr, mais peut être jeune, connecté, partageant des mèmes sexistes ou complotistes. Selon une étude de l'Ifop de 2022, 43 % des Français considèrent que le beauf est « un homme blanc, hétérosexuel, de plus de 50 ans ». Mais pour 28 %, il s'agit d'un « jeune de banlieue » ou d'un « militant woke ». Le terme s'est fragmenté, reflétant les clivages contemporains.

Un mépris de classe persistant

Malgré ces évolutions, le beauf reste un outil de distinction sociale. Le philosophe Pierre Bourdieu aurait vu dans cette figure une manifestation de la violence symbolique : en ridiculisant les goûts populaires, les classes dominantes renforcent leur légitimité. L'écrivain Didier Eribon, dans Retour à Reims, raconte comment le terme a servi à stigmatiser sa propre famille ouvrière. « Le beauf, c'est le pauvre qu'on méprise parce qu'il a mauvais goût », résume-t-il.

Le beauf aujourd'hui : entre réappropriation et contestation

Certains groupes tentent de réhabiliter le beauf, comme le mouvement des « gilets jaunes », accusés d'être « beaufs » par leurs détracteurs. D'autres, à l'inverse, revendiquent une « beaufitude » assumée, comme le rappeur Jul, qui chante la France des ronds-points. Pour le linguiste Médéric Gasquet-Cyrus, « le beauf est un mot valise qui permet de disqualifier l'adversaire sans argument ». Il conclut : « C'est un marqueur de classe qui a la vie dure. »

Conclusion : un concept en mutation

En cinquante ans, le beauf est passé du stéréotype de Cabu à une insulte politique aux contours flous. Il témoigne des tensions entre culture légitime et culture populaire, entre élites et « France périphérique ». Son avenir dépendra des luttes symboliques à venir, mais une chose est sûre : le beauf n'a pas fini de faire parler de lui.

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