La guerre d'Iran : un miroir troublant de la crise de Suez
Depuis plus d'un mois, le président américain Donald Trump mène une campagne militaire intense contre l'Iran, alternant frappes de missiles et bombardements tout en envoyant des messages contradictoires sur les objectifs et la durée de ce conflit. Le 1er avril, lors d'une allocution télévisée de vingt minutes, il a assuré que les États-Unis étaient « sur le point d'atteindre tous leurs objectifs militaires » et promis de « frapper extrêmement fort pendant les deux ou trois prochaines semaines ». Dans le même temps, il a rejeté toute responsabilité concernant la sécurisation du détroit d'Ormuz, déclarant que les pays dépendants du pétrole transitant par cette voie maritime devaient assurer eux-mêmes sa protection.
Un parallèle historique saisissant avec 1956
Cette situation évoque irrésistiblement la crise de Suez de 1956, où la Grande-Bretagne, alliée à la France et à Israël, tenta de reprendre le contrôle du canal de Suez après sa nationalisation par l'Égypte de Gamal Abdel Nasser. Le président américain Dwight D. Eisenhower refusa alors de soutenir l'opération, conduisant à un retrait humiliant des forces européennes et à un renforcement du régime égyptien. Soixante-dix ans plus tard, l'administration Trump se trouve dans une position étrangement symétrique : alliée à Israël, elle cherche à reprendre le contrôle d'une voie maritime cruciale et à renverser le régime qui en verrouille l'accès.
Le vice-président J. D. Vance lui-même avait déclaré en avril 2025 que les Britanniques et les Français « avaient raison de s'opposer à Eisenhower sur le canal de Suez ». L'ironie serait cruelle si Vance, successeur potentiel de Trump, se retrouvait dans la position d'Harold Macmillan, qui succéda au Premier ministre britannique Anthony Eden après l'échec de Suez. Comme en 1956, l'enjeu est le contrôle d'une artère vitale pour le commerce mondial, avec des conséquences économiques et géopolitiques potentiellement dévastatrices.
Les risques d'une humiliation stratégique
Si Trump décidait de proclamer la victoire dans les prochaines semaines en laissant l'Iran maître du détroit d'Ormuz, les États-Unis subiraient une défaite stratégique comparable à celle de la Grande-Bretagne en 1956. Les conséquences économiques du conflit – fermeture d'un goulet d'étranglement pétrolier essentiel et répercussions financières – pourraient produire des dégâts politiques considérables. Pour la crédibilité de la Pax Americana, les effets seraient similaires à ceux qu'eut la crise de Suez sur la Pax Britannica, portant un coup sévère à la légitimité de l'hégémonie américaine.
Comme le déclara l'ancien secrétaire d'État Dean Acheson en 1962 : « La Grande-Bretagne a perdu un empire et n'a pas encore trouvé de rôle. » Si Trump cédait, les États-Unis auraient eux aussi perdu quelque chose qui ressemble fort à un empire, et son successeur devrait inventer un nouveau rôle pour une Amérique post-hégémonique.
Similitudes et différences entre les régimes
De même que les Officiers libres de Gamal Abdel Nasser prirent le pouvoir en Égypte après le renversement du roi Farouk en 1952, le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) s'est imposé au sommet de l'État iranien suite à l'assassinat du Guide suprême Ali Khamenei le 28 février dernier. Le 8 mars, Mojtaba Khamenei, fils du défunt, fut imposé comme successeur, absorbant la théocratie dans l'appareil des Gardiens.
Les différences sont importantes : Nasser subordonnait l'islamisme au nationalisme égyptien, tandis que le CGRI est né comme garde prétorienne d'un régime théocratique. Mais les ressemblances restent frappantes : les deux régimes se sont dressés contre des blocs régionaux appuyés par l'Occident, ont tenu les forces communistes en échec, et ont mesuré l'importance vitale des voies maritimes stratégiques.
L'économie, arme décisive
En 1956, ce n'est pas la menace soviétique qui força la main d'Anthony Eden, mais la pression économique. Washington utilisa son levier financier contre Londres, refusant toute aide du FMI tant que la Grande-Bretagne n'aurait pas accepté les termes de la résolution 997 de l'ONU. La livre sterling, déjà fragile, subit des attaques spéculatives, et le rationnement de l'essence fut imposé au Royaume-Uni.
Aujourd'hui, les États-Unis se trouvent dans une situation budgétaire préoccupante, avec un déficit fédéral atteignant 5,8% du PIB et une dette dépassant 100% du PIB. Si la hausse des rendements obligataires se poursuit, le secrétaire au Trésor Scott Bessent pourrait se retrouver dans le rôle de Macmillan, plaidant pour une fin rapide du conflit au nom de la stabilité budgétaire et du rôle mondial du dollar.
Conséquences géopolitiques : les gagnants collatéraux
Les conséquences d'un « Suez américain » seraient considérables. La Russie, qui a signé un accord de partenariat stratégique avec l'Iran en janvier 2025, profite discrètement du conflit pour avancer ses pions en Ukraine tout en fournissant renseignements et équipements à Téhéran. L'Europe, quant à elle, reste spectatrice de cette troisième guerre du Golfe, non consultée par Washington, ce qui renforce les appels à l'autonomie stratégique.
La question décisive est celle de la Chine. Est-elle pour les années 2020 ce que les États-Unis furent pour les années 1950 – une puissance capable de tirer parti de la fin d'un empire ? Bien que le yuan ne représente qu'environ 3% des paiements mondiaux, Pékin pourrait profiter de la crise pour renforcer ses liens avec l'Iran et les États du Golfe, tout en développant des infrastructures financières parallèles au dollar.
Le temps, ennemi des hégémonies surmenées
La leçon fondamentale de Suez est que le temps ne joue pas en faveur d'une hégémonie surmenée : les coûts économiques de la guerre s'accumulent plus vite que ne se matérialisent les gains stratégiques. Un mois de conflit peut sembler court, mais chaque jour supplémentaire de fermeture du détroit d'Ormuz augmente le risque de récession mondiale et affaiblit la position américaine.
Le caricaturiste David Low résuma la chute d'Anthony Eden dans un dessin montrant le Premier ministre, trempé, regardant son navire sombrer dans le canal de Suez. Si Trump choisit de battre en retraite en laissant à d'autres le soin de réparer le désordre créé à Ormuz, les États-Unis risquent de payer un prix comparable à celui qu'a payé la Grande-Bretagne d'Eden en 1956. L'axe Chine-Russie-Iran-Corée du Nord apparaît déjà comme le grand bénéficiaire de cette crise, comme les Soviétiques et leurs satellites furent les principaux gagnants de Suez.



