La doctrine Kissinger et la réalité des conflits asymétriques
Dans un article fondateur publié dans la revue Foreign Affairs en 1969, Henry Kissinger avait établi une règle fondamentale concernant le Vietnam et, par extension, tous les conflits dits asymétriques : « La guérilla (le faible) gagne si elle ne perd pas, l'armée conventionnelle (le fort) perd, s'il ne gagne pas ». Cette maxime trouve aujourd'hui une résonance particulière dans le contexte des négociations entre les États-Unis et l'Iran au Pakistan.
La résilience du régime iranien
Quelle que soit l'issue finale des discussions diplomatiques, le régime des mollahs et des gardiens de la révolution, qui maintient l'Iran sous une emprise ferme, aura démontré une résistance remarquable aux yeux de la communauté internationale. Cette résilience stratégique constitue en soi une victoire, indépendamment des communiqués triomphalistes émanant de l'administration Trump.
Les déclarations de victoire répétées de Donald Trump, du Secrétaire d'État à la guerre Pete Hegseth et de la porte-parole de la Maison Blanche Karoline Leavitt contrastent fortement avec la réalité sur le terrain. La preuve la plus tangible de cette situation réside dans les points essentiels des négociations d'Islamabad.
Les quatre piliers des discussions- Le risque nucléaire iranien
- L'arsenal balistique du pays
- Le soutien aux groupes proxies (Hezbollah, Hamas, Houthis)
- La réouverture urgente du détroit d'Ormuz aux pétroliers et navires marchands
Ces points correspondent exactement aux menaces qui avaient justifié l'entrée en guerre de l'administration américaine. Les bombardements massifs utilisant missiles, bombes et drones, bien que rendus plus précis par l'intelligence artificielle, n'ont pas permis d'obtenir des résultats décisifs sur ces objectifs fondamentaux.
L'aggravation de la situation stratégique
Circonstance aggravante pour Washington, un quatrième point s'est ajouté aux trois autres de manière particulièrement urgente : la libre circulation dans le détroit d'Ormuz. Ce problème ne se posait même pas avant le déclenchement du conflit par l'administration Trump, ce qui illustre l'effet contre-productif de l'intervention militaire.
La Russie, bénéficiaire indirect du conflit
Vu d'Europe, au-delà du chaos économique provoqué par un conflit aux objectifs stratégiques mal maîtrisés, une autre préoccupation majeure émerge. Comme l'a clairement indiqué le chef d'état-major de l'armée française, le général Mandon, devant les députés de la commission de la défense nationale, la Russie demeure la menace principale pour tous les chefs militaires européens.
Le renforcement stratégique de Moscou
Cette menace est d'autant plus préoccupante que la Russie sort financièrement, politiquement et militairement renforcée du conflit déclenché par les Américains et leurs alliés au Proche-Orient. Pendant que la guerre de tranchées se poursuivait en Ukraine dans une indifférence quasi générale, le porte-parole du Kremlin Dimitri Peskov a parfaitement résumé la situation : « Si vous voyez ce que je veux dire, les Américains ont d'autres chats à fouetter en ce moment que de se préoccuper de l'Ukraine ».
Cette analyse s'est concrétisée par la décision de Donald Trump de suspendre provisoirement les sanctions sur le pétrole russe, sans consultation préalable comme à son habitude. Cette mesure tombe à point nommé pour Moscou, puisque les prix élevés du pétrole ont généré des revenus exceptionnels : rien que pour le mois de mars, les recettes budgétaires russes provenant de l'or noir sont passées de 432 à 617 milliards de roubles.
Les relations complexes entre Washington et Moscou
Si la Russie ne s'est pas officiellement impliquée dans le conflit iranien, se contentant d'un communiqué de circonstance appelant à l'arrêt des combats, Moscou n'a pas oublié l'aide substantielle apportée par l'Iran dans le conflit ukrainien. Dès 2022, Téhéran avait fourni les fameux drones Shaed que les Russes ont ensuite perfectionnés dans leurs usines d'armement.
De plus, personne n'ignore, et certainement pas les Américains, que l'armée russe a fourni des renseignements électroniques et satellitaires cruciaux aux gardiens de la révolution iraniens, permettant des frappes beaucoup plus précises contre les installations américaines dans les Émirats. Étonnamment, la Maison Blanche n'a pas jugé bon de protester officiellement auprès de Vladimir Poutine.
Les conséquences pour l'OTAN et les alliances occidentales
Donald Trump semble décidé à ménager son homologue du Kremlin bien plus qu'il ne ménage les alliés traditionnels des États-Unis. Sa colère face au refus unanime des Européens de participer militairement au déblocage du détroit d'Ormuz s'exprime de plus en plus ouvertement : « Ils ne sont jamais là quand on a besoin... l'OTAN est décidément un tigre de papier ».
La construction d'un récit alternatif
Le président américain commence à élaborer un récit dans lequel les alliés européens, « qui dépendent de ce pétrole plus que nous », seraient en partie responsables des difficultés rencontrées dans une guerre dont il souhaite se désengager rapidement. Cette narration omet commodément que les bombardements sur l'Iran, dont les conséquences incluent la fermeture du détroit d'Ormuz, ont été décidés unilatéralement, sans consultation ni même avertissement préalable aux alliés.
Conscient qu'il ne peut se retirer de l'OTAN sans un vote du Congrès qu'il n'obtiendrait probablement pas, Trump menace maintenant de fermer des bases américaines dans les pays européens (Allemagne, Italie, Espagne) qui n'auraient pas « bien agi » envers lui.
Le succès stratégique de Vladimir Poutine
Cette situation représente un magnifique succès pour Vladimir Poutine, qui a réussi à affaiblir encore davantage l'OTAN, qu'il présente régulièrement comme une menace permanente pour la Russie. Ce résultat a été obtenu sans intervention ouverte dans un conflit qui sert pourtant ses intérêts stratégiques.
Le dirigeant russe a pu constater à quel point, en seulement quatre semaines, la guerre en Iran a bouleversé l'ordre international plus profondément que les quatre années d'« opération spéciale » en Ukraine. Ce conflit a également entamé la réputation américaine de bouclier fiable et performant pour ses alliés, affaiblissant ainsi la position stratégique des États-Unis sur la scène internationale.



