Crise énergétique mondiale : l'onde de choc qui menace la sécurité alimentaire en Afrique
Alors que le conflit au Moyen-Orient s'enlise et que le détroit d'Ormuz reste pratiquement fermé à la navigation, une crise énergétique d'ampleur planétaire se propage, ébranlant des secteurs entiers de l'économie mondiale. Lors d'une conférence de presse aux Nations unies ce 26 mars, Máximo Torero, économiste en chef de l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), a lancé un avertissement solennel : la perturbation du détroit stratégique pourrait provoquer une explosion des prix alimentaires et fragiliser durablement les systèmes agricoles à l'échelle globale.
Des chiffres alarmants sur l'insécurité alimentaire
« Dans l'hypothèse où les prix du baril de pétrole se maintiennent au-dessus de 100 dollars jusqu'à fin juin, nous estimons que 45 millions de personnes supplémentaires basculeront dans l'insécurité alimentaire aiguë », détaille Jean-Martin Bauer, directeur de l'analyse de la sécurité alimentaire au Programme alimentaire mondial (PAM). Ces nouveaux cas s'ajouteraient aux 318 millions de personnes déjà confrontées à cette situation critique. Les régions les plus affectées incluent l'Asie et l'Afrique subsaharienne, où l'Afrique de l'Est verrait 18 millions de personnes touchées, et l'Afrique de l'Ouest et centrale 10,4 millions.
L'Afrique de l'Est en première ligne
« Entre l'Afrique de l'Est et la péninsule arabique, des liens économiques et commerciaux très étroits se sont tissés », souligne Jean-Martin Bauer. La région importe notamment une grande partie de ses engrais du Moyen-Orient. Près de la moitié des engrais utilisés au Soudan proviennent des pays du Golfe, et environ un tiers dans des pays comme la Somalie, le Kenya ou la Tanzanie. Les pays de la Corne de l'Afrique exportent également du bétail vers la péninsule arabique, avec la Tabaski fin mai représentant une période cruciale de commercialisation des caprins et ovins.
La fermeture du détroit d'Ormuz entraîne donc des pertes de revenus significatives, auxquelles s'ajoutent les pertes financières potentielles pour les familles bénéficiant des transferts d'argent des travailleurs émigrés originaires d'Afrique de l'Est, nombreux dans les pays du Golfe.
La hausse des prix se propage à toute la chaîne
Parmi les mécanismes de transmission, l'augmentation du prix du baril s'est déjà répercutée sur les pays importateurs de carburant, où la hausse à la pompe se traduit par une augmentation des coûts de transport. Inévitablement, ces hausses impactent les denrées alimentaires. « Ce fut le cas en 2007-2008, en 2011 et plus récemment en 2022. Nous tirons la sonnette d'alarme car l'Afrique reste très vulnérable aux chocs logistiques internationaux et aux chocs énergétiques », poursuit Jean-Martin Bauer.
La FAO met également en avant la flambée des coûts d'assurance maritime. « Les primes d'assurance 'risque de guerre' sont passées de 0,25 % à jusqu'à 10 % de la valeur des navires, avec des couvertures désormais renouvelées tous les sept jours », a averti Máximo Torero. Même en cas de désescalade, un retour à des conditions normales de navigation pourrait prendre plusieurs mois.
Impact systémique sur l'agriculture africaine
« Ce n'est pas seulement un choc énergétique. C'est un choc systémique qui affecte les systèmes agroalimentaires à l'échelle mondiale », insiste l'économiste en chef de la FAO. Au cœur des préoccupations : les engrais. Toute rupture d'approvisionnement menace l'ensemble de la chaîne. Si la crise se prolonge, la FAO anticipe une hausse moyenne des prix des engrais de 15 à 20 % au premier semestre 2026.
Les agriculteurs sont pris en étau. « Ils font face à un double choc : des engrais plus chers et un renchérissement du carburant qui affecte toute la chaîne de production », souligne Maximo Torero. Beaucoup pourraient réduire leurs apports ou se tourner vers des cultures moins exigeantes, au risque de peser sur les rendements. En Afrique subsaharienne, où les apports d'engrais sont déjà faibles, une diminution même modérée peut entraîner de fortes chutes de rendement.
Menaces sur les importations de céréales
Dans l'immédiat, les stocks mondiaux de céréales restent confortables et les prix alimentaires, bien qu'en hausse, demeurent inférieurs de 21 % à leur pic de mars 2022 lié à la guerre en Ukraine. Cependant, cet équilibre pourrait être de courte durée si le conflit se prolonge, observe la FAO. De nombreux pays africains, gros importateurs de céréales comme le blé et le riz, seraient exposés à des risques d'inflation. L'Égypte, la Tunisie et le Soudan importent de grandes quantités de blé, aliment de base pour leurs populations.
À ce risque d'inflation importée pourraient s'ajouter des restrictions à l'exportation de certains pays pour prévenir des pénuries locales, entraînant un resserrement de l'offre mondiale et des tensions accrues sur les prix.
Bouleversement des chaînes logistiques humanitaires
Le bouleversement des routes maritimes impacte déjà les actions du PAM. « Pour nos programmes d'assistance au Soudan, nous achetons habituellement des denrées alimentaires en Inde, transportées de Mumbai à Salalah, puis à Jeddah via le Bab-el-Mandeb, pour arriver à Port-Soudan en quelques jours. Actuellement, nous sommes obligés de faire le tour par le cap de Bonne-Espérance pour rallier Tanger, puis Port-Saïd avant le canal de Suez et enfin Port-Soudan », explique Jean-Martin Bauer. Soit 9 000 kilomètres et trois semaines de trajet supplémentaires, avec des surcoûts potentiels de 15 à 40 %.
Cette crise survient alors que le PAM est confronté à de graves déficits de financement, ayant dû réduire ses interventions à cause d'un manque de ressources, notamment lié à la quasi-interruption de l'aide américaine sous l'administration Trump.
Appels à l'action face à la crise qui se profile
Devant les risques d'une crise alimentaire imminente, Jean-Martin Bauer préconise « d'appuyer les pays pour que les intrants et les engrais soient disponibles à temps, et de soutenir les populations les plus vulnérables qui pourraient être affectées ». En 2026, le PAM espère venir en aide à 63 millions de personnes en Afrique pour un montant de 6,8 milliards de dollars, mais cet objectif semble compromis par la conjoncture actuelle.



