Sebastian Veg en Chine : « Il n’existe plus d’espace pour la mise en cause personnelle des hauts dirigeants »
Sebastian Veg : plus de critique personnelle des dirigeants en Chine

Dans un entretien accordé au Monde, le sinologue Sebastian Veg, directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS), dresse un constat sans appel sur l'évolution du régime chinois. Selon lui, « il n'existe plus d'espace pour la mise en cause personnelle des hauts dirigeants » en Chine, une transformation profonde qui s'est accélérée ces dernières années.

Une disparition progressive de la critique

Sebastian Veg rappelle que, dans les années 1980 et 1990, il était encore possible de critiquer certains aspects du leadership chinois, notamment dans les cercles intellectuels ou via des publications marginales. Cependant, avec l'arrivée au pouvoir de Xi Jinping, ce type de débat a été systématiquement réduit au silence. « Aujourd'hui, toute remise en question personnelle du président ou de ses proches est considérée comme une attaque contre le Parti et l'État, et peut entraîner des sanctions sévères », explique-t-il.

Le chercheur souligne que cette évolution n'est pas le fruit d'une décision unique, mais d'un processus graduel. Les lois sur la sécurité nationale, le renforcement de la censure sur Internet et la purge des médias indépendants ont contribué à créer un environnement où la critique des dirigeants est devenue taboue. Même les débats académiques, autrefois tolérés, sont désormais surveillés de près.

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Des débats politiques qui persistent

Malgré cette fermeture, Sebastian Veg note que les discussions sur les politiques publiques, notamment économiques ou environnementales, restent possibles dans une certaine mesure. « Les Chinois peuvent encore débattre de l'efficacité d'une réforme ou des conséquences d'une décision administrative, à condition de ne pas remettre en cause le système ou ses dirigeants », précise-t-il. Cette distinction entre critique personnelle et critique politique est au cœur du fonctionnement du régime actuel.

Le sinologue cite l'exemple des débats sur la politique de l'enfant unique ou sur la gestion de la pandémie de Covid-19. Dans ces cas, des voix discordantes se sont fait entendre, mais elles se sont toujours cantonnées à des aspects techniques ou à des suggestions d'amélioration, sans jamais attaquer directement les dirigeants. « C'est une forme de libéralisation contrôlée, qui permet au régime de montrer une certaine ouverture tout en maintenant un contrôle strict », analyse-t-il.

Un phénomène amplifié par les technologies

L'essor des technologies numériques a joué un rôle clé dans cette évolution. Les plateformes comme WeChat ou Sina Weibo sont devenues des outils de surveillance et de censure, où les mots-clés sensibles sont automatiquement filtrés. Les internautes qui tentent de critiquer les dirigeants sont rapidement identifiés et sanctionnés, parfois par des peines de prison. « La technologie a permis au régime de renforcer son emprise sur la parole publique, tout en donnant l'illusion d'une société connectée et moderne », explique Sebastian Veg.

Il ajoute que cette situation a des conséquences sur la société chinoise dans son ensemble. « Les gens apprennent à s'autocensurer, à éviter les sujets qui fâchent. Cela crée une atmosphère de peur et de méfiance, où l'expression personnelle est constamment limitée. »

Une comparaison avec d'autres régimes

Interrogé sur la singularité de la Chine par rapport à d'autres régimes autoritaires, Sebastian Veg estime que le pays se distingue par la sophistication de son système de contrôle. « En Russie, par exemple, la critique de Vladimir Poutine est possible dans certains médias ou sur les réseaux sociaux, même si elle est risquée. En Chine, cette critique est devenue quasiment impossible, car elle est immédiatement réprimée. »

Il note également que le régime chinois s'appuie sur un discours nationaliste et un culte de la personnalité autour de Xi Jinping, ce qui rend toute critique personnelle encore plus difficile. « Les dirigeants sont présentés comme des sauveurs de la nation, et les attaquer revient à trahir le pays. »

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Pour Sebastian Veg, cette évolution n'est pas une fatalité, mais elle reflète une volonté délibérée du Parti communiste chinois de verrouiller le système politique. « La question est de savoir si cette fermeture totale est durable. L'histoire montre que les régimes qui répriment toute critique finissent souvent par s'affaiblir, car ils perdent leur capacité à s'adapter et à se réformer. »

En attendant, les intellectuels chinois et les observateurs étrangers doivent composer avec cette réalité. « Il faut trouver d'autres moyens de comprendre la Chine, en analysant les discours officiels, les débats contrôlés et les rares espaces de liberté qui subsistent », conclut le sinologue.