Guerre Israël-Hezbollah : fractures profondes au sein du couple libanais
Guerre Israël-Hezbollah : fractures profondes au Liban

Il fait encore frais à Dhour el-Choueir. Suffisamment pour que Myriam – elle préfère utiliser un pseudonyme – allume la cheminée. Dans la vieille maison, le feu crépite tandis que mijote le dîner pour ses deux garçons, sa tante qui vit avec eux, et Nadim, son compagnon. Mais un détail frappe immédiatement : dans le salon, aucune télévision. Cela fait longtemps qu’ils s’en sont débarrassés. Trop de shows politiques, trop d’occasions de disputes : Myriam défend bec et ongles le Hezbollah et la résistance quand Nadim, lui, se reconnaît dans le camp adverse. « On tangue parfois, mais ce qui nous soude est plus fort que la politique », veut croire Nadim. Elle : « Je n’ai pas de problème à signer la paix, mais pas tant que le pays est en guerre ».

Des visions irréconciliables

Depuis le début de ce nouveau round d’hostilités, début mars, entre Israël et le Hezbollah, puis l’ouverture de négociations directes entre Beyrouth et Tel-Aviv sous médiation américaine, les discussions dans le salon de Myriam et Nadim révèlent cependant les fractures profondes qui traversent le Liban. Myriam, chrétienne maronite, se définit comme « libanaise et nationaliste ». Employée d’une société agricole de la Bekaa, région où elle est née, cette femme d’une cinquantaine d’années considère depuis toujours le « projet sioniste » comme une menace pour la région. « Mais après plus de soixante-quinze ans, ne pas reconnaître Israël n’a plus de sens. Je n’ai pas de problème à signer la paix, mais pas tant que le pays est en guerre », dit-elle.

Destruction méthodique au Sud-Liban

Au Liban, Israël occupe près de 10 % du territoire et frappe régulièrement le reste. Son armée rase méthodiquement des villages entiers. Selon le gouvernement libanais, quelque 68 localités sont concernées et 50 000 unités d’habitation auraient déjà été détruites. La guerre a fait plus de 8 000 blessés et 2 800 morts côté libanais, dont environ 400 tués après l’instauration mi-avril d’une trêve qui, en échange d’un calme relatif à Beyrouth, a permis à Israël d’intensifier la destruction du Sud-Liban et des régions chiites.

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Nadim ne peut pas s’empêcher de répliquer. Originaire de Bikfaya, berceau du nationalisme chrétien libanais, il écoute dubitatif sa compagne. « C’est exactement ça le problème. On vit constamment dans l’idée de la résistance et du sacrifice, j’en ai assez », assure ce médecin. À ses yeux, le Hezbollah n’est qu’« une milice aux ordres de l’Iran » qui a entraîné le pays dans la guerre. « Je me dis que si les chiites veulent se battre, qu’ils y aillent, mais pas dans nos régions et qu’ils ne viennent pas pleurer ni demander l’aide de l’État libanais après. » Lui va même plus loin : « En réalité, cette guerre est une chance réelle de se débarrasser du fléau du Hezbollah. Israël fait finalement ce que notre armée n’a jamais eu les moyens de faire. »

Des négociations sous tension

Dans le salon, le feu crépite ; le silence se fait tendu. Cette discussion, ils l’ont déjà eue cent fois. Mais les négociations directes qui doivent reprendre à Washington ces jeudi 14 et vendredi 15 mai pour un troisième round cristallisent leurs divisions. Cette fois, la délégation libanaise, menée par le diplomate Simon Karam, espère obtenir « la fin de l’état d’hostilité », comme l’a souligné le ministre libanais de la Culture et diplomate réputé Ghassan Salamé lors d’un entretien sur Al Mayadeen. Un « accord de paix » n’est pas au programme, a-t-il ajouté.

« Impossible de demander aux Libanais d’arrêter de résister à ce stade, justifie Myriam en servant des fèves fraîches et des petits pois à croquer. Toi, tu es médecin, tu peux travailler n’importe où, mais au sud ce sont majoritairement des paysans. Leur avenir est lié à leurs terres. » Pour elle, la question du désarmement du Hezbollah ne peut prévaloir tant que le Liban n’aura pas retrouvé sa pleine souveraineté.

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Or, c’est précisément ce qu’Israël ne veut pas : l’armée israélienne refuse tout arrêt de ses bombardements qui limiterait son champ d’action au Sud-Liban. En Israël, certains plaident même pour étendre encore la zone occupée jusqu’au fleuve Litani, estimant que la zone occupée, qui couvre près de 650 km², ne suffit pas à protéger le nord du pays. De fait, l’idée d’un cessez-le-feu sans désarmement du parti chiite libanais y reste rejetée. « Dans ces conditions, un cessez-le-feu semble impossible », relève Nadim.

Scepticisme généralisé

Ce scepticisme domine aussi les cercles du pouvoir. Ghassan Salamé a reconnu que les Libanais arrivaient aux négociations avec peu de cartes en main. Beyrouth mise sur la seule bonne volonté de l’administration Trump, pourtant très versatile. Mais le sort du Liban se joue finalement davantage à Islamabad, au Pakistan, où Washington et Téhéran négocient. Dans la cheminée, le feu commence à s’éteindre. « Le Liban n’est pas un pays où on impose une solution d’en haut, reprend Myriam. Il n’y a que le compromis qui fonctionne. Et encore… » Leur couple continue à tenir malgré des désaccords en apparence irréconciliables. Le Liban, c’est moins sûr.