La théorie de la complémentarité énergétique confrontée à la réalité des données
L'argument selon lequel l'absence de soleil serait compensée par le vent, et inversement, revient régulièrement dans le débat public sur la Programmation Pluriannuelle de l'Énergie (PPE) que le ministre Sébastien Lecornu doit publier prochainement. Cédric Philibert, analyste spécialisé dans les énergies renouvelables, a récemment relancé cette idée sur LinkedIn en s'appuyant sur un graphique montrant une complémentarité mensuelle entre les deux sources.
La physique rappelle les exigences du réseau électrique
Si les données mensuelles semblent indiquer une certaine compensation entre production éolienne et solaire, la physique du réseau électrique impose une perspective différente. L'équilibre entre production et consommation doit être maintenu à chaque seconde, et non sur la base de moyennes mensuelles. Un déséquilibre, même bref, peut entraîner des perturbations majeures, voire un effondrement du système.
Pour évaluer sérieusement la complémentarité entre éolien et solaire, il est donc indispensable d'analyser les données avec un pas de temps beaucoup plus réduit. L'échelle de 30 minutes, bien que moins fine que la seconde, permet déjà de révéler des tendances significatives.
Les données de septembre 2025 : une complémentarité illusoire
L'examen des productions de septembre 2025 est éloquent. La production éolienne, avec une puissance installée de 25 308 MW, a varié entre 696 MW et 15 692 MW, avec des chutes ou des montées de plusieurs milliers de mégawatts en quelques heures seulement. La courbe de production éolienne ne suit pas celle de la consommation, qui fluctue principalement entre le jour et la nuit.
La production solaire, quant à elle, est logiquement nulle la nuit, mais son maximum journalier à midi heure solaire a varié de plus de 6 000 MW à 16 124 MW. La superposition des deux courbes montre des situations problématiques : le 26 septembre 2025, par exemple, la production éolienne est restée faible toute la journée (entre 700 MW et 2 000 MW), tandis que la production solaire a atteint un des plus bas maxima du mois à 9 200 MW. La nuit, les deux productions étaient simultanément au plus bas.
À l'inverse, les 15 et 16 septembre, vents et soleil ont atteint leurs maxima mensuels en même temps, créant un surplus plutôt qu'une compensation. Ces observations contredisent l'idée d'une complémentarité systématique.
Novembre 2025 et janvier 2026 : confirmation des tendances
Les mois de novembre 2025 et janvier 2026 confirment cette absence de compensation. En novembre, la production éolienne a varié de 1 315 MW à 14 278 MW, avec des fluctuations pouvant atteindre 10 000 MW en quelques heures. La production solaire a oscillé entre 4 000 MW et 12 400 MW à son maximum journalier.
La superposition des deux productions ne révèle aucune tendance à la compensation. Des maxima simultanés sont observés les 5, 6, 12, 13 et 19 novembre, tandis que des minima simultanés apparaissent les 8, 16 et 26 novembre.
Janvier 2026 est particulièrement révélateur : la production éolienne a chuté de 16 000 MW en moins de 24 heures, passant de 18 793 MW à 1 263 MW. La production solaire a varié de 2 930 MW à 11 237 MW. Ce mois montre une succession de maxima et de minima simultanés, invalidant encore davantage la théorie de la complémentarité.
Les conséquences pour le mix énergétique français
Face à ces données, la question du mix énergétique optimal se pose avec acuité. L'objectif doit être d'assurer un équilibre constant entre production et consommation au moindre coût sur le long terme, tout en minimisant les émissions de carbone. Actuellement, les centrales nucléaires et les barrages hydrauliques constituent les moyens de production les plus bas carbone, en partie grâce à leur ancienneté qui réduit les émissions par mégawattheure produit.
Les variations brutales et fréquentes imposées aux réacteurs nucléaires pour compenser les faiblesses de l'éolien et du solaire posent des problèmes techniques et économiques croissants. La PPE devra donc intégrer ces réalités temporelles pour construire un système électrique résilient et durable.