Les tablettes de Kültepe révèlent l'étonnante autonomie des femmes assyriennes il y a 4000 ans
Kültepe : les tablettes révèlent l'autonomie des femmes assyriennes

Une découverte archéologique majeure en Anatolie

Le site de Kültepe, en Turquie, a livré un trésor historique exceptionnel : près de 23 000 tablettes d'argile vieilles de quatre millénaires. Ces artefacts constituent la correspondance des marchands itinérants établis dans l'ancienne cité de Kanesh avec leurs familles restées à Assur, dans l'actuel Irak. Les habitants de Kanesh, qui vivaient aux XXe et XIXe siècles avant notre ère, étaient principalement originaires de la ville d'Assur. Leur correspondance offre un aperçu unique de la société assyrienne au Moyen-Orient à cette époque reculée.

La mission scientifique et le travail de Cécile Michel

Seule Française participant à la mission scientifique explorant ce site archéologique d'Anatolie, Cécile Michel, directrice de recherche au CNRS et professeure à l'Université de Hambourg, révèle le contenu de centaines de ces tablettes dans un ouvrage publié aux éditions du Seuil. La découverte du site s'est opérée en deux temps : à la fin du XIXe siècle, les premières tablettes couvertes d'écriture cunéiforme sont apparues sur le marché des antiquités, mais c'est en 1925 que le Tchèque Bedrich Hrozny a localisé le site exact. Depuis 1948, le site fait l'objet de fouilles continues, avec de nouvelles tablettes découvertes chaque année.

L'écriture des femmes : une fenêtre sur la société assyrienne

L'ouvrage de Cécile Michel se focalise particulièrement sur les tablettes rédigées par des femmes. Sur les 9 000 tablettes étudiées à ce jour (sur les 23 000 découvertes), 260 ont été identifiées comme étant écrites par des femmes. L'analyse paléographique permet de distinguer trois niveaux d'écriture : celle des scribes professionnels, l'écriture domestique transmise au sein des familles, et celle des personnes ayant appris "sur le tas". Les textes féminins se caractérisent par un vocabulaire spécifique, plus proche de la langue parlée, et abordent davantage le quotidien et les affects que les lettres d'affaires typiquement masculines.

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Une autonomie économique surprenante

Les femmes assyriennes du IIe millénaire av. J.-C. jouissaient d'une autonomie financière remarquable. En l'absence de leurs maris marchands (qui effectuaient des voyages de six semaines entre Assur et Kanesh), elles géraient non seulement les maisonnées mais aussi les affaires familiales. Elles achetaient et vendaient des marchandises, souvent des textiles destinés au marché international, gagnaient leur propre argent, pouvaient devenir propriétaires et investissaient parfois dans des fonds commerciaux - le tout sans demander l'autorisation d'un homme. Cette situation contraste fortement avec le statut des femmes mariées en France, qui n'ont pu avoir un compte bancaire indépendant qu'après 1965.

Droits familiaux et sociaux avancés

La société assyrienne de l'époque accordait aux femmes des droits qui peuvent sembler étonnamment modernes :

  • Le divorce était autorisé pour les deux sexes, avec possibilité de demande unilatérale
  • Les contrats de mariage prévoyaient une communauté de biens et un partage égalitaire en cas de séparation
  • Les femmes pouvaient contracter des prêts à intérêts, même auprès d'hommes
  • Elles avaient la possibilité d'acheter des biens immobiliers sans autorisation masculine

Cependant, certaines restrictions persistaient : la monogamie était la règle générale, seuls les rois et certains marchands voyageurs pouvaient avoir plusieurs femmes, sous des conditions strictes.

Le voile : une signification sociale plutôt que religieuse

Dans cette société préislamique, le port du voile marquait principalement l'appartenance à un groupe social. Les esclaves n'avaient pas le droit de le porter, tandis que les femmes de "bonne famille" s'en paraient. L'iconographie de l'époque montre que les femmes ne portaient pas systématiquement le voile, étant représentées avec divers couvre-chefs ou la tête nue.

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Une dégradation progressive des droits féminins

Les recherches de Cécile Michel révèlent une détérioration de la condition des femmes après le XIXe siècle av. J.-C., à l'époque médio-assyrienne. Des édits royaux ont progressivement réduit leurs droits, pour des raisons qui restent débattues (facteurs politiques ou religieux). Cette évolution rappelle que les droits des femmes ne sont jamais définitivement acquis et que des revirements sont toujours possibles.

Des correspondances personnelles touchantes

Parmi les nombreuses lettres étudiées, certaines se distinguent par leur caractère émouvant :

  • La correspondance de Taram-Kubi, une femme délaissée par son mari arrêté pour fraude, qui fait face à ses difficultés avec courage
  • La lettre de Nuhsatum, une jeune femme qui hésite à se marier, incertaine du modèle de vie conjugal proposé
  • Le courrier d'Ummi-Ishara, une prêtresse qui fait une leçon de morale à sa sœur sur l'importance de ne pas négliger son mari

Religion, économie et perspectives de recherche

La société assyrienne pratiquait une religion polythéiste avec le dieu Assur comme divinité prééminente. Les échanges culturels avec les Anatoliens (dont la déesse principale était Anna) montraient une certaine forme d'acculturation, les populations respectant mutuellement les divinités de leurs voisins. Sur le plan économique, un système sophistiqué de "sociétés en commandite" (naruqqum) fonctionnait comme une forme de capitalisme avant l'heure, avec des investisseurs mettant en commun des capitaux pour des périodes de dix à douze ans.

Les recherches futures de Cécile Michel portent sur l'analyse physico-chimique de l'argile des tablettes. Ces études permettront d'identifier leur provenance exacte grâce aux inclusions naturelles (graines, insectes, escargots) et de reconstituer les circuits de communication et les lieux d'implantation des familles sur plusieurs générations.