Tout lecteur connaît cette expérience : un essai ou un portrait est jugé plus profond, plus intelligent s'il adopte un ton critique. Le verbe « critiquer » est d'ailleurs souvent perçu négativement, contrairement à la définition du Robert. Cette tendance est compréhensible : si tous les médias ne relataient que des bonnes nouvelles, nous perdrions notre vigilance face aux défis contemporains. L'essayiste qui prédit une catastrophe a plus de chances d'être considéré comme pertinent, car si elle ne se produit pas, il pourra affirmer que ses avertissements ont contribué à l'éviter.
En France, le discours optimiste est culturellement moins bien accepté qu'ailleurs, comme le souligne l'essayiste Eddy Fougier dans Le Point. « Quand on porte un discours optimiste, on est vite taxé d'idéalisme ». Mais cet attrait pour les intellectuels pessimistes n'est pas uniquement français. Le psychologue Steven Pinker, dans son ouvrage Le Triomphe des Lumières (2018), s'appuie sur la littérature scientifique en psychologie cognitive pour expliquer ce biais de négativité.
« Brillant mais cruel »
L'être humain, selon Pinker, « redoute les pertes plus qu'il n'espère les gains, rumine les revers plus qu'il ne savoure la bonne fortune, et s'afflige de critiques plus qu'il ne se réjouit de louanges ». Ce mécanisme mental est le fruit de centaines de milliers d'années d'évolution : dans un environnement hostile, surestimer les dangers augmentait les chances de survie. Ce biais est amplifié par notre culture intellectuelle. En 1983, la psychologue Teresa Amabile a publié une étude intitulée Brilliant but Cruel, démontrant que les critiques littéraires négatives sont perçues comme plus compétentes et plus intelligentes que les positives, même lorsque ces dernières sont objectivement de meilleure qualité. Le pessimisme semble plus profond.
L'écrivain Morgan Housel, cité par Pinker, résume : « Les pessimistes nous donnent l'impression de vouloir nous aider, tandis qu'à entendre les optimistes, on a plutôt le sentiment qu'ils veulent nous vendre quelque chose ». Quant aux universitaires, le pessimisme leur permet de se sentir supérieurs aux hommes d'affaires, qui eux-mêmes se sentent supérieurs aux politiques. Thomas Hobbes notait déjà en 1651 : « La compétition pour les éloges incline à révérer l'Antiquité, car les hommes rivalisent avec les vivants, et non avec les morts. »
La nostalgie, un mensonge confortable
Il existe pourtant une exception au biais de négativité : la mémoire autobiographique. Avec le temps, la coloration sombre des malheurs personnels s'estompe. Pinker observe que nous sommes « prédisposés à la nostalgie : dans la mémoire humaine, le temps guérit la plupart des blessures ». Ce paradoxe nourrit l'illusion du bon vieux temps. Par exemple, à la question « Les conducteurs sont-ils plus agressifs qu'il y a dix ans ? », la réponse est souvent oui. Mais les psychologues Richard Eibach et Lisa Libby ont montré que si l'on demande d'abord aux participants comment ils ont évolué en tant que conducteurs, leur jugement sur l'agressivité générale devient plus nuancé. Ceux qui n'ont pas fait cette introspection perçoivent plus souvent une dégradation.
Selon ces chercheurs, nous percevons le monde à travers nous-mêmes. Vieillir, devenir parent, accumuler des responsabilités modifie notre sensibilité aux menaces. Comme nous ne voyons pas ce changement intérieur, nous en attribuons la cause à l'extérieur. « Les gens confondent le changement en eux-mêmes avec un changement dans le monde », concluent-ils. Une vigilance humaine nécessaire, mais parfois irrationnelle.



