Dans le marasme éditorial du premier semestre, où absolument rien ne marche, Pauline Clavière est une des rares à surnager, et même à émerger. Il est vrai que son quatrième roman, Spécimen, est né sous une bonne étoile : avant sa parution en France, les droits cinéma avaient été cédés à Rodrigo Teixeira, le producteur brésilien qui a à son palmarès des films de James Gray, Gaspar Noé ou Noah Baumbach. Avec sur le bandeau une citation flatteuse de Maxime Chattam ("Du grand art"), Spécimen s’impose semaine après semaine comme le succès du printemps – sorti mi-mars, le livre a déjà largement dépassé les 10 000 exemplaires.
Un Marseille onirique et une enquête troublante
Que raconte cette histoire située dans un Marseille onirique qui ne rappelle ni Plus belle la vie ni BAC Nord ? La narratrice, qui ressemble beaucoup à Pauline Clavière, dépose tous les matins son garçon chez sa nourrice, Mina. Un jour, Mina s’inquiète auprès d’elle : son fils à elle, Rafael, 19 ans, s’est envolé – une enquête a été ouverte à son sujet. Mina confie à la narratrice un carnet de Rafael, qui commence par ces mots équivoques : "J’ai toujours trouvé que les enfants sont de plus beaux humains que les autres."
Animateur dans le primaire, Rafael a quitté son travail pour devenir serveur. Est-il immature ? Exhibitionniste ? Ou carrément pédophile ? De lourdes accusations pèsent contre lui, mais il convient de discerner avec prudence entre les possibles calomnies et la vérité des faits qui lui sont reprochés… L’accès à ses textes donne parfois le vertige. Il faut être Vladimir Nabokov pour se glisser dans le cerveau malade et en même temps farceur du Humbert Humbert de Lolita. Rafael est nettement moins spirituel, mais l’humour n’est pas ce que cherche le lecteur qui s’aventure de plus en plus inquiet dans ce thriller psychologique labyrinthique.
Souvenirs d'enfance et ombres du passé
Tout en faisant ses propres recherches sur Rafael, la narratrice se souvient de la classe de 6e et de ses 11 ans. Elle était alors inséparable de son amie Laura, anorexique et insaisissable. Ensemble, les deux adolescentes se maquillaient en écoutant Britney Spears et Survivor des Destiny’s Child. C’était le début des années 2000. L’insouciance n’était pas de mise. En janvier 2003, Estelle Mouzin avait disparu. On découvrirait plus tard qu’elle était une des nombreuses victimes de Michel Fourniret. Avant, il y avait eu la glaçante affaire Dutroux. Risquait-on de croiser un criminel à tous les coins de rue ? Des souvenirs flous remontent et se redessinent… Il y avait eu cet homme qui les avait prises en auto-stop, avec Laura. Même chez soi, on n’était pas en sécurité. Arnaud, le frère de Laura, n’avait-il pas des côtés louches ?
Par la brièveté de ses chapitres, et le rythme auquel on les enchaîne, Spécimen rappelle parfois Chanson douce de Leïla Slimani (le prix Goncourt 2016, où il était aussi question d’une nounou). Pauline Clavière ajoute une troisième dimension à son livre. Son double romanesque se rend plusieurs fois à Paris pour interviewer à Sainte-Anne le docteur Walter Albardier (qui existe réellement). Son témoignage fait froid dans le dos, notamment quand il nous apprend que "la préoccupation des mineurs pour le sexe n’a jamais été aussi forte", et que "près de la moitié des mineurs agressés sexuellement le sont par d’autres mineurs".
Un thriller qui explore la santé mentale
2025 avait été l’année de la santé mentale, au cœur des best-sellers d’Adèle Yon, Nicolas Demorand ou Franck Thilliez (qui explorait le monde psychiatrique dans A retardement). Avec Spécimen, Pauline Clavière prolonge cette tendance en allant gratter d’autres zones d’ombre. Parce qu’elle écrit en romancière et non en sociologue, il faut s’attendre à être surpris. La fin est à cet égard un tour de force (vous verrez) : parvenir à mêler la pensée de Yon et un retournement de situation à la Thilliez, ça mérite un coup de chapeau.
Spécimen par Pauline Clavière. Grasset, 401 p., 24 €.



