Une soirée littéraire aux accents très politiques. Ce 19 mai, Carole Delga s'est installée à la Librairie des femmes, dans le 6e arrondissement parisien, pour une signature de son ouvrage Quand Vichy jugeait Léon Blum, coécrit avec l'historienne Marie-Luce Nemo. La présidente de la région Occitanie y dissèque le procès de Riom, une opération politique montée de toutes pièces par le régime du maréchal Pétain pour désigner des responsables de la défaite de 1940.
Devant une assistance où se croisaient l'ancien président du Conseil constitutionnel Laurent Fabius, le député socialiste Jérôme Guedj ou l'ex-ministre Clotilde Valter, proche de Bernard Cazeneuve, Carole Delga a entamé un exposé historique avant de tirer des leçons politiques contemporaines du parcours de Léon Blum. Face au risque d'une arrivée de l'extrême droite au pouvoir en 2027, elle a affirmé qu'"il n'y a pas de fatalité", tout en fustigeant, à destination de la gauche, des accords électoraux "contre-nature". Auprès du Point, la présidente de région a poursuivi sa réflexion et adressé ses piques à la direction du Parti socialiste.
Pourquoi Léon Blum après Jean Jaurès ?
Le Point : En 2022, vous consacriez une biographie à Jean Jaurès. Cette fois-ci, vous vous intéressez à Léon Blum. Était-ce une suite logique ?
Carole Delga : Bien sûr. Jean Jaurès comme Léon Blum sont deux figures socialistes qui ont fait l'histoire de France. Qui plus est, ils ont un lien particulier avec mes terres d'Occitanie. L'un comme l'autre incarnent toute la grandeur de notre République et les valeurs de notre pays. J'avais travaillé sur un premier ouvrage Jaurès, des convictions et du courage avec Marie-Luce Nemo. Il était naturel d'engager ce livre sur Léon Blum ensemble. Il y a une continuité. Ils ont inspiré mon engagement, comme celui de nombreux militants et personnalités de gauche. Ils ont structuré une pensée et sont encore aujourd'hui ma boussole politique. J'avais besoin de partager cette vision d'une gauche au travail, avec honnêteté et droiture, au service des gens.
Un rapport personnel à Léon Blum
Quel est votre rapport personnel à la figure de Léon Blum ?
Le personnage de Léon Blum m'inspire beaucoup par son courage et son abnégation. Il n'a jamais cédé aux inclinaisons des temps politiques. Au congrès de Tours en 1920, il décide de ne pas abandonner "la vieille maison" et rejette la IIIe Internationale. En 1940, face à la débâcle, il vote contre les pleins pouvoirs au maréchal Pétain. J'ai été profondément marquée par son testament politique rédigé en 1944 à Buchenwald. Prisonnier politique, juif, il se trouve aux portes des camps de la mort, totalement incertain sur son propre avenir. Et pourtant il continue à écrire qu'il n'existe pas de peuple assassin et clame sa foi dans l'humanité. Ces lignes, qui ne sont pas le plus souvent citées, m'ont bouleversée. À enseigner dans toutes les écoles.
Le procès de Riom : une leçon pour aujourd'hui
Pourquoi vous être concentrée sur le procès de Riom ?
Je vais vous livrer un élément politique mais plus personnel. Au moment où je commence la rédaction du livre, je vivais un procès intenté par le Rassemblement national à propos de la non-signature d'un contrat de ville à Beaucaire [ville du Gard dirigée par le RN], à l'issue duquel j'ai dû saisir la Cour européenne des droits de l'homme pour que mon honneur soit rétabli. Depuis deux mois, la justice française a annulé complètement, ce qui est rarissime, le jugement me déclarant coupable. Mon honnêteté et mon respect des lois sont pleinement reconnus par la justice française. Je me suis donc intéressée à cette question de la manipulation de la vérité à des fins politiciennes, en résonance avec les moments que nous vivons : la réélection de Donald Trump, le règne des algorithmes, l'influence d'Elon Musk, les ingérences étrangères… les "ingénieurs du chaos" que décrit très bien Giuliano da Empoli. Le procès de Riom, c'est la post-vérité avant l'heure. Il s'inscrivait dans une campagne de désinformation entamée par le régime de Vichy pour discréditer la souveraineté populaire, la République et la Résistance, et se prémunir de toute contestation.
Sauf que, comme vous le racontez dans le livre, le procès n'est jamais allé à terme et a fini par se retourner contre le régime de Vichy.
Oui, l'État français voulait récrire l'histoire en prouvant la culpabilité de Léon Blum et du Front populaire dans l'impréparation à la guerre. Mais les juges n'ont pas osé aller jusqu'à les accuser de la défaite elle-même, ce qui a rendu Hitler et les dignitaires nazis furieux. Le procès s'est surtout transformé en fiasco grâce au travail, au courage et au talent oratoire de Léon Blum qui, comme Édouard Daladier, a retourné l'accusation contre le régime de Vichy. Ce qui fera écrire à François Mauriac en 1942 : "L'accusé devenait juge et les juges baissaient la tête." Résultat, le procès de Riom est devenu l'une des sources du réveil des Français et de mobilisation des forces de la Résistance.
Des leçons pour 2027
Dès les premières pages, vous donnez au livre une coloration contemporaine en affirmant que le parcours de Léon Blum éclaire "à bien des égards […] nos fractures françaises d'aujourd'hui". Que voulez-vous dire ?
Léon Blum, au péril de sa vie, est toujours resté fidèle à ses convictions et a placé ses idées avant sa propre personne. Ce récit résonne comme un instant de vérité et comme un espoir : il n'y a jamais de combat perdu d'avance pour celles et ceux qui luttent en faisant appel à la raison, à l'intelligence, à la nuance. Notre pays va connaître l'an prochain l'élection présidentielle la plus importante de la Ve République. Nous avons besoin de repères. L'issue du procès de Riom doit nous inciter à ne jamais sombrer dans le déclinisme, le renoncement ou le fatalisme, mais nous encourager à l'action et à l'optimisme. Le pire n'est jamais certain.
Malgré tout l'optimisme que vous pouvez revendiquer, votre camp politique semble très mal parti pour 2027…
Il n'est effectivement pas bien parti. Cela fait un moment que je pense que la direction du Parti socialiste ne prend pas les bonnes orientations, y compris pour 2027. Mais il nous faut maintenir l'indéfectible espoir, c'est d'ailleurs le titre de l'un de mes chapitres ! La direction du PS doit prendre conscience de la gravité du moment historique et être à la hauteur, loin des stratégies d'appareil. Il est question de la France et de la République.
À ce stade, le seul à être en ordre de bataille à gauche n'est-il pas Jean-Luc Mélenchon ?
Il est au travail et en ordre de bataille certes, mais ce n'est pas le programme de gauche auquel je crois. Son projet est profondément diviseur, déstabilisateur. Il sera perdant. Nous ne pouvons pas cautionner la moindre atteinte à la République, qu'elle vienne de l'extrême droite ou de ceux qui portent une ligne de repli communautaire. Jean Jaurès et Léon Blum nous ont enseigné que pour être forte, la gauche doit savoir parler à tout le pays, à tous les citoyens, sans distinction de classes sociales, d'origines ou de croyances. Pour reprendre les mots de la présidente mexicaine Claudia Sheinbaum, et que ces deux grands hommes auraient certainement pu prononcer, "je veux que nous nous battions pour tous, les pauvres d'abord". Il faut remettre la question sociale au cœur du projet pour 2027.
Le projet présidentiel présenté par le Parti socialiste en avril vous paraît-il à la hauteur de l'héritage de Léon Blum ?
En quelques mois, malgré de bonnes volontés certaines, il est difficile de compenser le manque de travail, de collectif et d'organisation accumulé depuis 2017. Pourtant, nous ne pouvons pas décevoir. Il faut agréger d'autres forces, intellectuelles, politiques, syndicales, associatives.
Raphaël Glucksmann est-il toujours votre favori pour 2027 ?
Oui. Raphaël Glucksmann est aujourd'hui, à gauche, le mieux placé pour incarner notre projet de société et relever la France face aux défis de l'Europe et du monde. Il est prêt pour gagner.
"Quand Vichy jugeait Léon Blum", de Carole Delga et Marie-Luce Nemo, éd. Privat, mai 2026.



