Cannes 2023 : notre palmarès rêvé avec une Palme de plomb
Notre palmarès rêvé du Festival de Cannes 2023

La polémique fait partie de l’ADN du Festival de Cannes, on le sait depuis les huées qui accueillirent L’Avventura de Michelangelo Antonioni, et l’interruption de l’édition de mai 1968 par les cinéastes de la Nouvelle Vague. Cette année, elle est arrivée sans crier gare, par le biais d’une tribune signée par 600 professionnels du cinéma contre Vincent Bolloré, et de la réponse du patron de Canal + Maxime Saada, affirmant ne plus vouloir travailler avec les signataires… Comme pour contrebalancer la surchauffe des esprits autour de l’épisode qui en dit long sur la bataille culturelle en cours, ce fut beaucoup plus calme côté films.

Une compétition contrastée

Certains des titres les plus attendus ont déçu (Moulin de Laszlo Nemes), mais de petits nouveaux en sélection officielle (Javier Calvo et Javier Ambrossi, réalisateurs de La Bola negra) ont été adoubés par un public enthousiaste. Idem pour Minotaure du cinéaste russe Andreï Zviaguintsev (Prix du jury à Cannes 2017 pour Faute d’amour), basé sur une intrigue chabrolienne sur fond de guerre en Ukraine. Mais la qualité des films était au rendez-vous au long d’un festival dont la compétition avait été accueillie froidement - avec notamment une inquiétude du fait de l’absence de grands Américains (seul James Gray était présent dans cet emploi, Ira Sachs, son compatriote, étant un cinéaste plus confidentiel). Cristian Mungiu, Pawel Pawlikowski, Rodrigo Sorogoyen, Hirokazu Kore-Eda... Autant de cinéastes qui ont donné des moments forts de cette 79ème édition. Voici le palmarès rêvé de la rédaction du Point, une Palme de plomb en plus.

Palme d’or : La bola negra de Javier Calvo et Javier Ambrossi

La surprise de la compétition a été concoctée par Los Javis, duo espagnol composé de deux jeunes cinéastes formés aux séries (La Mesias), Javier Calvo et Javier Ambrossi, qui signent avec ce film leur premier long-métrage. Dans La Bola Negra (d’après le roman inachevé de Federico Garcia Lorca), ils entremêlent avec brio et sans hiatus trois intrigues et trois époques (1932, 1937, 2017) sans jamais s’égarer. Il y a un jeune homme ambitieux qui rêve de rentrer dans un club fermé où l’on est admis par un vote (avec des boules blanches et une noire, la fameuse « bola negra »), un soldat républicain qui aime un footballeur, amant de Federico Garcia Lorca, et un professeur d’histoire qui tente de renouer avec sa mère. On est vite emporté par cette belle fresque romanesque dans laquelle il est question des plaies ouvertes de la guerre civile et d’homosexualité, traitée ici avec justesse et sensibilité. Autour d’un casting de jeunes acteurs (Lorenzo Zurzulo, Miguel Bernardeau, Carlos Gonzales), apparaissent furtivement Antonio de la Torre (El Reino) et deux stars, Penelope Cruz en trépidante danseuse de cabaret pour soldats et Glenn Close en universitaire américaine spécialiste de Garcia Lorca. Inspiré, guidé par son goût de la beauté, le duo signe une mise en scène virtuose ponctuée par les vers du poète fusillé, passant de la couleur au noir et blanc, des rives sanglantes de la mer à un paysage maculé de neige.

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Grand Prix : Soudain de Ryusuke Hamaguchi...

Un film-expérience qui vous fait changer de regard sur ce qui vous entoure, un film qui vous habite et vous questionne, un film-monde où il est question de vie, de mort, de maladie, de vieillesse, de handicap mais aussi de la nature du capitalisme et de ce qui fait qu’une vie vaut la peine d’être vécue... Voilà ce qu’est Soudain, l’ovni signé du prodige japonais Ryusuke Hamaguchi devenu un grand nom sur la scène internationale avec Drive my car. Réunissant Virginie Efira et Tao Okamoto dans le rôle de deux femmes qui éprouvent un coup de foudre amical et voient leurs vies changer à jamais, le film de 3h15 est une méditation philosophique d’une grande profondeur, et qui a - chose rare pour l’époque - l’élégance de délivrer un fervent message d’espoir.

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... et Minotaure d’Andreï Zviaguintsev

L’Ukraine n’est jamais nommée dans Minotaure, le nouveau film d’Andreï Zviaguintsev (Prix du jury à Cannes 2017 pour Faute d’amour), mais bien présente dans l’esprit de ce chef d’entreprise qui doit désigner des employés pour rejoindre le front. Il doit s’organiser au mieux et trouver un stratagème pour régler l’affaire. Gleb (Dmitriy Mazurov) qui mène une vie prospère dans sa belle maison moderne de la banlieue de Moscou, a d’autres soucis. Sa femme, la belle Galina (Iris Lebedeva), le trompe avec un photographe… En s’inspirant de l’intrigue de La femme infidèle de Claude Chabrol (1969, avec Michel Bouquet, le mari, Stéphane Audran, la femme et Maurice Ronet, l’amant), le cinéaste russe signe un drame bourgeois intense, cruel, en forme d’autopsie de la Russie d’aujourd’hui avec ses arrangements, ses combines, ses peurs. Avec en arrière-plan, cette « Opération spéciale » en Ukraine qui fait pleurer les mères. Le Minotaure, le monstre le plus célèbre de la mythologie, est là qui attend de dévorer ses victimes.

Prix du jury : Paper tiger de James Gray

Pour sa cinquième sélection au festival de Cannes d’où il est toujours reparti bredouille, James Gray revient en forme avec Paper Tiger, un thriller violent, désenchanté dans lequel il renoue, comme dans Little Odessa et La nuit nous appartient, avec le crime, la corruption, les liens familiaux contrariés et les rêves évanouis dans les bas-fonds du Queens, en 1986. À travers l’histoire de deux frères, deux tigres de papier mêlés à une sale affaire avec la mafia russe dont ils ne peuvent se dépêtrer, le cinéaste new-yorkais nous embarque dans un suspense menaçant, tendu à l’extrême, doté d’une photo sous-exposée. Le casting est brillant : Adam Driver, Miles Teller et Scarlett Johansson donnent à leur personnage une épaisseur humaine non dénuée de fatalisme et d’une mélancolie sourde.

Prix de la mise en scène : Hope de Na Hong-jin

Alerte rouge !!! Un pur film de monstre(s) gore en compétition à Cannes ?!? Mais nom d’une patte griffue, depuis quand ce miracle ne s’était-il plus produit sur la Croisette ? Okja de Bong Joon-ho en 2017 ? Le Labyrinthe de Pan, de Guillermo del Toro, en 2006 ? Possession d’Andrzej Żuławski, en 1981 ? On serait tenté de dire… jamais, en vérité, tant Hope jure avec les exemples cités. Lesquels, eux aussi, mettent en scène des créatures non-humaines, mais dans des formes et des fonds de récit radicalement différents. Quant au spectaculaire The Host (2006), de Bong Joon-ho encore, il avait été projeté hors compétition, comme beaucoup d’autres visiteurs du genre au festival. Ce nouveau film écrit/produit/réalisé par le sud-coréen Na Hong-jin (The Strangers) est donc une première, puisqu’il s’inscrit dans une tradition 100 % « monstrueuse » assumant jusqu’au bout son ADN de divertissement survitaminé, inédit sur la Croisette dans le couloir des palmes. Hope suit les dégâts causés par une créature énigmatique, du genre Yéti hurleur en plus grand, dévastant les environs et habitants d’une tranquille bourgade, Hope Harbor, située non loin de la zone démilitarisée séparant les deux Corées. Un flic en tenue stupide, son adjointe plus adroite et des villageois plus ou moins demi-habiles passent la première heure du film à traquer la bête, dont le spectateur ne découvrira la nature qu’au terme de ce premier acte. La seconde heure, plus inégale mais toujours distrayante et dérivant toujours plus vers le comique (avec un petit zeste de politique sur l’incurie des services publics), ira de révélation en révélation, jusqu’à un virage final si farfelu qu’il ne plaira pas à tout le monde… Pas grave ! Parce qu’en attendant, côté grammaire visuelle, qu’est-ce qu’on se marre ! D’une lisibilité exemplaire, super nerveux et cadré dans un magnifique format scope, Hope balaie sans mal tant de blockbusters américains récents par son rythme allegro, par le punch de son montage et par son enchaînement de destructions spectaculaires mené pied au plancher. Côté mise en scène, c’est donc la fête non-stop et un antidote jubilatoire aux pensums gavés aux plans statiques dont certains cancres pompeux de la compétition cannoise ont le secret. Peu de chance, malgré tant de brio, que Hope décroche cette palme-là au vu de sa dimension de blockbuster pop-corn déjanté. Mais il la mériterait au centuple.

Prix d’interprétation féminine : Léa Drucker dans La vie d’une femme

C’est un rôle passionné et passionnant qu’offre Charline Bourgeois-Taquet (Les Amours d’Anaïs) à Léa Drucker, rôle dont l’actrice - toujours excellente notamment dans Dossier 137 de Dominik Moll l’an dernier - s’empare avec une gourmandise contagieuse. Gabrielle est une grande chirurgienne, spécialiste de la reconstruction maxillo-faciale, épuisée par ses conditions de travail dans l’hôpital public mais qui garde sa motivation et le désir d’aider au mieux ses patients. Elle est aussi la fille inquiète d’une mère atteinte d’Alzheimer (Marie-Christine Barrault), l’épouse lasse d’un homme qui lui reproche d’être trop parfaite (Charles Berling), l’amante inattendue d’une romancière mystérieuse (Mélanie Thierry)... Dans un film qui repose tout entier sur sa capacité à nous faire croire aux situations qu’elle joue, à nous impliquer dans cette Vie d’une femme, Léa Drucker enthousiasme.

Prix d’interprétation masculine : Javier Bardem dans L’être aimé

Un rôle sombre et profond pour l’acteur espagnol qui doit remiser sa virilité évidente, pour adopter un profil plus conciliant dans L’être aimé, drame familial signé Rodrigo Sorogoyen (en salle). Le voici dans la peau d’un père - cinéaste célèbre - qui tente de renouer avec sa fille (Victoria Luengo, également à l’affiche de Autofiction d’Almodóvar), en lui proposant un rôle dans son nouveau film pour lequel il est revenu spécialement en Espagne. Il ne l’a pas revue depuis treize ans et leurs retrouvailles sont tendues. Chacun est sur ses gardes. Les blessures du passé sont encore à vif. Cet homme que la jeune femme a en face d’elle est-il vraiment un père pour elle ? Peut-il se racheter ? Se sent-il coupable de l’avoir abandonnée ? Sa masculinité est-elle toxique ? Autant de questions soulevées tout au long du film et qui traversent le regard inquiet, parfois perdu de l’acteur qui impose avec force et douceur sa présence à l’écran.

Prix du scénario : Fjord de Cristian Mungiu

Dans le contexte de chocs toujours plus irréconciliables entre idéologies dites progressistes et réactionnaires - pour simplifier - Fjord tisse un drame familial d’une subtilité renversante dans son pari tenu de la nuance et de l’appel à la réflexion. Méconnaissable avec son crâne d’œuf, son collier de barbe et ses grosses lunettes (en 2024, il s’était fait sosie de Trump dans le formidable The Apprentice et, chez Marvel, il a incarné le super héros Bucky Barnes dans moult blockbusters du genre), Sebastian Stan campe ici un certain Mihai Gheorghiu. Avec son épouse d’origine norvégienne Lisbet (Renate Reinsve) et leurs cinq enfants (dont un bébé), cet ingénieur chrétien évangélique très pieux et socialement déclassé, s’est vu contraint de quitter leur Roumanie familiale pour accepter un poste d’informaticien en Norvège. L’installation du clan, dans un village reculé niché au bout d’un fjord somptueux, se déroule a priori sans accroc. De même que l’inscription des deux aînés du couple dans le lycée qui emploie Mihai. Mais lorsque le personnel de l’établissement découvre des traces de coups sur le corps de leur fille Elia, Mihai et Lisbeth sont subitement mis à l’index, suspectés d’infliger à leurs enfants de mauvais traitements dus à leurs vues religieuses radicales. Mille questions assaillent en permanence le spectateur au fil de ce film tendu, choisissant de ne jamais caricaturer les deux visions de société qui s’affrontent avec une brutalité croissante jusqu’au point de rupture. Certains critiques pourront déplorer que Fjord n’ait pas tourné au confortable prêt à penser anti-catho, malgré des prises de distance d’une clarté limpide de Mungiu (également scénariste/dialoguiste) vis-à-vis de l’étouffante mise sous cloche rigoriste de la progéniture du couple Gheorghiu. Le récit est, heureusement, bien plus stimulant qu’un simple pamphlet sans grand risque. Cristian Mungiu relève justement le défi de ne pas répondre à toutes nos interrogations, nous laissant décrypter par nous-mêmes les conflits à la fois intimes et sociétaux qui se jouent entre la culture des bigots Gheorghiu et celle des institutions nordiques en matière de protection de l’enfance. Avec, entre les deux, des adolescents pas toujours entendus et qui ressortiront forcément meurtris à vie du conflit.

Notre Palme de plomb : L’Inconnue d’Arthur Harari

Au début de ce suprême supplice de 2h20, David, un photographe taciturne, voire neurasthénique, voire mutique, passe son temps à photographier des bouts de quartiers de banlieue parisienne (il nous semble avoir vu passer Chaville, dans les Hauts-de-Seine). Le montage alterne les arrêts sur image avec les mêmes lieux, immortalisés des décennies plus tôt, façon sépia. David développe lui-même ses propres clichés, à la maison, puis, après une première séquence, il s’allonge pour une petite sieste dans le triste bouge qui lui sert d’appartement. Une copine le traîne dans une soirée déguisée. Un fêtard lui fait avaler une pilule. Soudain, à l’autre bout du local bondé d’invités masqués et dansants, David aperçoit une totale inconnue (jouée par Léa Seydoux) dont le visage lui est familier : elle figure sur l’une de ses photos. Le quadragénaire plus très frais suit l’énigmatique jeune femme, lui fait l’amour dans un débarras, elle pousse des cris suraigus amusants tout en le chevauchant… L’étreinte s’éteint. David part et, peu après, il se réveille sous les traits de sa conquête. Un tout nouveau récit s’enclenche alors. N’allons pas plus loin : nous vous laissons la surprise de cette interminable suite, paraît-il allégorique, à mi-chemin entre le grotesque et le sérieux d’un opéra vériste. Sans oublier l’inévitable touche de forme informe - caméra à l’épaule sans énergie, zooms intempestifs, jeux d’acteurs sinistres… La lutte contre le sommeil fut bien âpre à cette séance de 21h30. Bon courage !