Le boycott culturel d'Israël ne suscite pas le même consensus en France que celui de l'Afrique du Sud dans les années 1980, selon plusieurs experts interrogés par Libération. Alors que le mouvement BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions) gagne en visibilité, la comparaison avec l'apartheid sud-africain reste complexe et souvent contestée.
Une différence de perception dans l'imaginaire français
Pour l'historienne Anne-Claire Defossez, spécialiste des mouvements de boycott, « la cause palestinienne n'occupe pas du tout la même place dans l'imaginaire français que la lutte contre l'apartheid dans les années 80 ». En effet, le boycott de l'Afrique du Sud bénéficiait d'un large soutien transpartisan, tandis que celui d'Israël divise profondément la classe politique et l'opinion publique.
Selon un sondage Ifop de 2023, seulement 24% des Français se déclarent favorables à un boycott culturel d'Israël, contre 68% pour le boycott de l'Afrique du Sud à son époque. « La mémoire de l'apartheid est unanime en France, alors que le conflit israélo-palestinien est perçu comme plus complexe et clivant », analyse Defossez.
Des précédents historiques contrastés
Dans les années 1980, le boycott culturel de l'Afrique du Sud a été massif : des artistes comme Stevie Wonder ou les Rolling Stones refusaient de se produire dans le pays, et la France avait interdit les exportations d'armes. Aujourd'hui, des artistes tels que le rappeur Médine ou le groupe de rock britannique Massive Attack ont annulé des concerts en Israël, mais ces décisions restent minoritaires.
« Le boycott culturel d'Israël est plus ciblé et moins institutionnalisé », explique le chercheur en sciences politiques Samuel Ghiles-Meilhac. En France, aucune grande institution culturelle n'a officiellement soutenu le boycott, contrairement à l'époque de l'apartheid où des syndicats et des universités s'étaient engagés.
L'impact sur les artistes et les institutions
Selon une étude de l'Université de Tel Aviv, le nombre d'artistes internationaux ayant annulé leurs concerts en Israël a augmenté de 15% entre 2019 et 2023. Cependant, la plupart des grandes tournées mondiales continuent d'inclure Israël dans leurs dates.
« Le boycott culturel a un impact symbolique fort, mais économique limité », estime le sociologue Emmanuel Terray. En 2022, le secteur culturel israélien a généré 3,2 milliards d'euros, dont seulement 2% proviennent de la scène internationale.
Des arguments juridiques et éthiques divergents
Les partisans du boycott, comme l'association BDS France, invoquent le droit international et les résolutions de l'ONU pour justifier leur action. « Nous nous inscrivons dans la tradition des boycotts historiques, comme celui contre l'Afrique du Sud », affirme le porte-parole de BDS France, Olivier J. (nom modifié).
En revanche, les opposants, dont le gouvernement français, considèrent le boycott comme une forme d'antisémitisme. Une loi de 2003, dite loi Lellouche, punit les discriminations fondées sur l'appartenance à une nation, ce qui peut s'appliquer au boycott d'Israël. « La comparaison avec l'Afrique du Sud est inappropriée car Israël est une démocratie, même imparfaite », argue le député LREM Jean-Yves Bony.
Un avenir incertain pour le mouvement
Alors que le conflit à Gaza continue de faire la une, le boycott culturel d'Israël pourrait gagner en ampleur. Cependant, les experts restent prudents. « Pour que le boycott devienne aussi puissant que celui de l'Afrique du Sud, il faudrait un consensus politique et social qui n'existe pas aujourd'hui », conclut Anne-Claire Defossez.



